
Face au jeu de l’île déserte où l’on n’emmènerait que dix CD, je ne peux vous donner qu’un conseil préliminaire : enculez la règle du jeu. Voici les climats, les dieux et les démons, les poètes et les chamans, les clubs qui transpirent du plafond et les chill out, les move your ass et les blues gospel pour rêver sur la plage une main indolente dans le pagne.
1/ J’emmènerais la beauté poignante du “Kindertoten Lieder” de Gustav Mahler pour me dire qu’en écoutant Katleen Ferrier chanter vingt minutes je saurais, bien consolé, que je ne pleure pas sur moi, là-bas tout seul, tout comme cet hymne du bord de plage où l’on traîne à regretter l’humanité en écoutant Billie Holiday chanter “I cover the waterfont” (Verve).
2/ Je convoquerais les tambours hypnotiques de Satan avec Sister Ray du Velvet Underground, un mix des trois premiers Led Zeppelin et Their Satanic Majesties Request des Rolling Stones.
3/ Je ferais mon plein de lyrisme avec “Gipsy Queen Woman” de Tim Buckley (Straight Warner), dont la voix écorchée permet de sauter un repas, “I love you Porgy” de James Brown (Capitol), où le roi du mashed potatoes livre la plus belle des purées et “Misty”, en version live in the club, de Sarah Vaughan (Emarcy / Universal Jazz).
4/ Je me malaxerais un bon mental avec Poppy No Good de Terry Riley (CBS) maître de la répétition à l’orgue accompagné par Phaedra de Tangerine Dream (Virgin) dont les nappes enveloppent les soucis et les “Gymnopédies” d’Erik Satie jouées par Aldo Ciccolini.
5/ Je saurais conjurer les orages électriques du climat imprévisible en mixant Ummagumma de Pink Floyd (EMI), leur premier double album, White Noise numéro un ou deux (Virgin) avec ses fulgurances de cinéma sonore, et va savoir quel trash à la Sonic Youth ou quel pirate de Hendrix ou le coffret des trois CD inédits des Doors chez Rhino (Warner) avec une version live définitive de “The End”.
6/ Je m’emballerais encore tout chaud et toujours énervé sur “International Thief Thief” de Fela Ransome Kuti, cet afrobeat qui l’a mené en prison pendant que tout le Shrine dansait. Un album de cuban world comme Conjure de Kip Hanrahan, ce collector où tout New York soufflait, il y a vingt ans, d’Ishmaël Reed le poète pré-rap à Elysee Pyronneau, le guitariste haïtien couturier dentellier du Compas, etc.
7/ Je ne me priverais surtout pas de ces maîtres du désert-groove que furent les Ambassadeurs avec Salif Keita et Kante Manfila à l’époque de Mandjou et je les mettrais en écho avec une de nos compiles Nova, Deep Orient, où voyagent soufis, gnawas, original raï et Dissidenten (ça doit se trouver sur le Net).
8/ Pour entretenir mon cerveau face à l’intelligence vitale mais limitée des noix de coco, j’embarquerais le coffret In a Silent Way de Miles Davis, magnifiques versions inédites à la modernité si stupéfiante qu’échappant aux modes, il fallait vingt ans pour qu’on s’aperçoive de leurs sonorités inusables mélangées avec des imprécations amphétaminées des discours d’André Malraux (Frémeaux et Associés) et, à défaut, les Last Poets, maîtres du spoken word sur le label Douglas, juste à la fin des sixties.
9/ Comme rien ne tient mieux compagnie qu’un solitaire, ce diamant qui ne se livre jamais complètement, j’embarquerais un Brad Meldhau bien stoned, ce pianiste capable du meilleur XXIème siècle et un Arthur H récent combiné à un Gonzalez piano solo sur le label No Format.
10/ Et pour s’endormir en rêvant, j’irais télécharger (entre autres) sur le Net quelques mixes cultes de Nova de Laurent Garnier, Lord Zeljko, Gilb’R et Loïk, le concert de Manu le Malin… J’emmènerais Olé de John Coltrane (Atlantic), chef d’œuvre de vingt-six minutes et l’album de Damon Albarn enregistré au Mali.
Vous avez compris : on ne vit pas sur une île déserte si on y perd la mémoire du monde. Je vous parlerai dans quelques années des boléros et saudade, des musiques chamaniques introuvables, de ces blues du jeune John Lee Hooker dans années 1930 et de ces improvisations Magic Malikiennes qui sont à votre portée dès que vous aurez taillé une flûte en bambou.
Jean-François Bizot
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