
SON RIRE A FAIT LE TOUR DE LA PLANETE
Un truc énorme qui rendit baba le clown Rhum au tournant des années 30. Une truculence de bon vivant qui lui collera à sa peau métisse. On avait oublié de se rappeler d’autres bons souvenirs, moins versés dans l’humour des shows télévisés et autres tranches de rire. On avait oublié le chanteur à la voix de velours qui créa « Dans mon île » de retour du Brésil pour qu’on y soit toujours bien. Toutes ces chansons douces, parfois amères, jamais sucrées que nous ont chantées nos mamans, que depuis nous avons chanté à nos enfants. Le guitariste de jazz qui apprit ses bonnes notes tout seul dans la chambre de son adolescence. Celui qui accompagna Django au Jimmy’s Bar. On avait oublié l’éternel collégien, le petit Indien de Guyane qui tourna dans toute l’Amérique du Sud avec l’orchestre de Ray Ventura. Celui qui joua tout en second degré avec Boris Vian. Qui fit débuter Quincy Jones, un ami de plus de trente ans. On avait oublié le joueur de blues. Et puis est arrivée la nouvelle d’un nouveau disque. Une histoire rocambolesque à l’initiative d’une amie, Corine Joubard, qui ne voulait pas qu’Henri reste sur de fausses notes. Une collection de treize chansons, des classiques à l’ancienne, pour la vie. Il y est question de jazz, de Méditerranée, de bossa à la coule, de cordes sensibles, de petits bémols entre les lignes, d’inventaire pour ne rien oublier. Histoire de refaire l’histoire là où elle n’aurait jamais dû s’arrêter. Histoire de dire sans forcer sur la voix, toujours juste dans le ton, que le meilleur de nos crooners est bel et bien émouvant. Pourvu que ça swingue ! Pourvu que ça dure !
Avec ce nouveau disque, vous revenez plus de cinquante ans en arrière, en terminant par « Clopin-Clopant », votre premier disque. C’est un drôle de clin d’œil pour quelqu’un qui n’aime pas trop se retourner sur son passé ?
On ne l’a pas fait dans cette optique. On imaginait juste le film : on me voit en train de partir en chantant « et je m’en vais clopin-clopant », comme pour un final. On peut l’interpréter comme on veut. Ce disque, c’est surtout ce que j’ai toujours voulu faire : du chouette ! Mais on m’a toujours dit que ça n’allait pas se vendre, alors je faisais du commercial pour gagner ma vie. Mais ce que je préfère, c’est le super. Je suis jazzman, moi. Coup de pot, je suis tombé sur un producteur qui m’a dit : « Henri, faites ce que vous aimez le mieux. » Et il a sorti le tapis rouge : violons, orchestre, solistes, près de six mois de studio, le paquet ! Bernard Arcadio, le fils Ceccarelli, Eric Lelann, Toots Thielemans, Florin Nicolescu… Que des cracks ! Je me suis régalé. Et en fin de compte, les gens sont ravis. Comme quoi, le chouette, ça peut passer.
Le chouette, c’était aussi « Une chanson douce », « Syracuse ».
Oui, mais c’était toujours caché derrière une merde. Quand j’avais fait cette connerie, « Le travail, c’est la santé », derrière j’avais placé un titre qui me plaisait. Un jour, je rencontre un type qui me dit : « M’sieur Salvador, j’ai votre disque “Le travail, c’est la santé”. Je viens d’écouter l’autre face, c’est ravissant. » Ce con avait mis quatorze ans avant de retourner le disque.
Cet album vient justement couronner une carrière, et remettre les pendules à la bonne heure.
Oui, il arrive à point. On sent le chanteur de jazz, de blues et de mélodies. Cet album, c’est ma vraie personnalité. Simplement, la merde a mieux marché et m’a fait bouffer.
Votre plus grand succès reste quand même « Syracuse », une chanson pas vraiment comique.
C’est juste la cerise sur le gâteau. Ce que j’aurais voulu faire, c’était une carrière de crooner. Il fallait aller en Amérique.
Vous l’avez tout de même faite si on pense à « Ma Doudou », « Dans mon île » ou « Petit Indien ».
Par rapport aux tubes monstrueux que j’ai enregistrés, ça ne pèse rien. Les maisons de disques me disaient que c’était cela qu’il fallait faire, qu’il ne fallait pas essayer de se compliquer la vie. Ils ne pouvaient pas comprendre mes envies de musicien. Ils m’assassinaient à chaque coup. Ils veulent tout de suite faire de l’argent, ils ne pigent pas qu’on puisse concilier les deux. Je connaissais un patron de label qui voulait toujours que j’enregistre des trucs très simples : trois accords, deux notes. Et chez lui, il n’y avait que du Sinatra, du jazz. Simplement, il voulait que ça se vende. C’est une mauvaise politique, il faut laisser les artistes s’épanouir, et ils perceront.
C’est un album un peu crépusculaire avec des textes couleur pastel…
Toi, tu m’enterres !
… Que ce soit avec le cortège de « Un tour de manège » ou les couleurs d’antan dans « Le jardin d’hiver ».
Ça a été fait comme ça, avec la flamme de l’amour. On voulait réaliser des belles chansons. Bien sûr, le climat général me ressemble bien… Mais je ne voudrais pas que ce soit mal interprété. Comment les gens reçoivent et perçoivent, ça m’échappe. Je chante pour mettre en valeur les mots, ma voix, mais il n’y a aucune idée derrière la tête.
Justement, le yoga, ça vous a aidé à chanter ?
Ça m’a aidé à respirer, donc à chanter. Un moment, j’en faisais bien plus, j’avais développé mes poumons, c’était formidable. Je pouvais chanter trois minutes sans reprendre ma respiration. J’étais allé très loin. Tout ça grâce à un bouquin que j’ai trouvé boulevard Saint-Michel : L’art de la respiration. Je voulais être un bon chanteur et j’y suis arrivé grâce à ces techniques. Les jeunes devraient prendre ce bouquin, ça leur ferait du bien.
Tout est dans le ventre, comme disent les Indiens.
C’est le ventre qui dirige, avec les poumons.
C’est peut-être pour cela que votre voix n’a pas bougé.
Oui, et en plus, elle a pris un bon grave. Elle est plus chouette, il y a un très beau timbre sur ce disque. On a fait attention aux tonalités pour mettre en avant les notes graves. Et puis, je sais bien me servir du micro. Quand on s’est mis en route pour ce disque, j’avais constaté que tout le monde criait. Je me suis dit que c’était le moment idéal pour chanter dans le souffle. Il y a longtemps qu’on n’a pas entendu un chanteur susurrer les mots. Ils chantent avec la gorge. Pourtant, la plus belle invention pour les chanteurs, c’est le microphone. Et qu’est-ce que le microphone ? Un truc où on peut parler tout bas, sans forcer, c’est le technicien qui pousse la voix. Inutile de beugler. Car la vraie expression, c’est la diction. Il ne faut pas chanter comme on parle, mais comme on accentue la parole. Il faut tout articuler.
Vous avez eu la chance de travailler avec de grands paroliers.
Boris Vian, Bernard Dimey et Bernard Michel.
Les deux derniers soulignaient davantage votre âme de poète.
Vous rigolez ? J’avais fait un disque avec Boris de toutes nos plus belles chansons. J’avais même tout payé pour l’enregistrer à Los Angeles. Mais le gars qui m’avait engagé sur RCA a cru bien faire en sortant ce disque au milieu de vingt autres. Résultat : les gens se sont perdus. Quel connard ! Il fallait le sortir tout seul. Très peu de gens l’ont, mais c’est un chef-d’œuvre. Bernard Dimey était aussi un poète, un tendre. Avec Bernard Michel, il n’y avait rien à refaire. Je lui envoyais les musiques et voilà. Sans oublier Maurice Pons qui a signé « Petit Indien », « L’Abeille et le papillon ». Il avait une âme d’enfant.
Vous aviez des idées de thèmes que vous soumettiez ?
C’était plutôt le fruit de discussions. Pour « L’Abeille et le papillon », c’est Maurice Pons qui a eu l’idée sublime de faire se transformer la chenille en papillon pour aller voir son amour, l’abeille. Inversement, pour « La Jalousie », c’est moi qui ai raconté l’histoire de cette femme, la jalousie, qui faisait entrer tous les autres vices.
Il y avait parfois des textes très durs sur des tempos très cool, comme « Le Clochard », qui évoque l’exclusion bien avant l’heure.
Les gens n’ont pas entendu ça. Ils en parleront quand je serai mort. Comme pour Boris Vian. Huit jours après sa mort, un type vient me voir : « Vous vous rendez compte, vous avez perdu Boris Vian… Vous n’auriez pas des poèmes ? » Je lui ai dit qu’une semaine plus tôt il aurait pu lui demander. Enfoiré ! Il faut mourir pour découvrir enfin le talent. Tous ces chacals qui faisaient des émissions télé en pleurnichant sur son sort alors qu’ils ne faisaient rien pour lui de son vivant. C’était moi qui faisais des chansons avec lui pour qu’il bouffe. Eux ne lâchaient rien.
Vous n’êtes pas du genre complaisant avec le show business…
J’ai passé l’âge. D’ailleurs, je ne les fréquente pas. A part deux : Pierre Perret et Raymond Devos. Le show business, c’est très dangereux, parce que les applaudissements, ça fait grossir la tête. Vous rencontrez un type et vous lui demandez si ça va, il vous répond qu’il vient de sortir un disque, de faire un film…
Depuis les années 60, vous avez un studio à la maison où vous enregistrez tout. Finalement, vous aviez le home-studio avant les DJ’s !
Quand j’ai eu le Grand Prix du disque, je jouais de tous les instruments, je faisais les chœurs, les arrangements, tout à l’oreille. Pour le piano, par exemple, je jouais lentement, à cause de mon manque de technique, et après j’accélérais en studio. Mais ça sonnait malgré tout. Aujourd’hui, le matériel est plus petit et bien meilleur. Il suffit de voir le seize-pistes que je viens de m’offrir.
Vous continuez de composer ?
Oui, mais c’est un amusement. Evidemment, il y a des périodes où ça chante, et d’autres où rien ne vient.
Quelles étaient vos références en matière de chant ?
Nat King Cole et Sinatra. Les dieux. Tout le monde a voulu imiter Nat Cole, mais personne n’a jamais swingué comme lui. En trio ou avec violons plus tard, il avait toujours le sens du swing, de l’articulation. Plus que Sinatra, qui lui avait le don de l’interprétation, de mise en valeur des mots. Et puis derrière, il y avait toujours ce qu’il fallait. Le paquet, quoi ! J’aimais aussi des chanteuses comme Dinah Washington ou Shirley Horn, un type comme Chet Baker.
Vous avez des regrets de ne pas avoir continué dans cette veine, à la manière de Nat Cole ?
Ça ne marchait pas à l’époque. Ce sont les jeunes qui reviennent, qui sont emballés, et moi, je tombe des nues. De mon temps, il fallait t’appeler Line Renaud, Guétary, Claude François. Ou faire de la polka, comme Sheila. En France, c’est la marche, la polka ou la valse !
Caetano Veloso vous a rendu hommage en reprenant « Dans mon île » dans les années 70.
Il m’a dit que c’était une chanson qui l’avait bouleversé. Il fait de beaux accords à la guitare et il a une voix d’une pureté extraordinaire. Le malheur, c’est que je l’ai trouvé un peu snob. Quand je l’ai vu au Grand Rex à Paris, je lui ai apporté en coulisses une cassette. Je voulais qu’il soit avec moi sur le disque, qu’il fasse les paroles d’un thème. Il a presque rigolé. Il n’a pas répondu, je crois qu’il n’a même pas écouté. En revanche, son arrangeur Jaques Morelenbaum nous a bien reçus. C’est un type qui a du cœur. Et quel arrangeur. J’aimerais travailler avec lui.
Ce n’est pas le seul Brésilien à dire que vous faites partie de la légende de la bossa-nova, que vous étiez une des sources d’inspiration d’Antonio Carlos Jobim.
En entendant « Dans mon île », Jobim a dit qu’il voulait se rapprocher de cette forme. Et si João Gilberto chante comme cela, c’est qu’il a essayé de m’imiter ! C’est marrant, parce qu’il a une voix formidable.
Sur votre dernier album, votre chant se rapproche justement du canto falando, le chant parlé de João Gilberto.
Oui, chanter sur le souffle. C’est drôle, parce que maintenant on dit que c’est moi qui l’imite. Ça fait plaisir de savoir que c’est un petit Français qui a influencé la bossa-nova, même si la samba cançao nous a tous marqués. Au Brésil, la musique est partout, avec une simple petite boîte d’allumettes ils sortent un rythme incroyable. Là-bas, les guitaristes cherchent toujours de nouveaux accords.
Vous avez joué dans les années 40 au casino d’Urca, au pied du Pain de Sucre.
Avec l’orchestre de Ray Ventura. On venait de traverser l’Atlantique et on devait se produire dans toute l’Amérique latine. Le spectacle qui nous précédait, c’était les Kangooroo’s Dancers d’Elsa Popin suivis de Bing Crosby. Deux grands orchestres : un typique et un jazz. Nous, on était terrorisés. Mais finalement, après des débuts difficiles, on a fait un malheur.
Dans la légende, on parle aussi d’un film sur les Indiens tourné au Brésil avec Orson Welles…
On devait assurer la musique du film. Il paraît qu’ils ont gardé quelques rushes et qu’ils vont peut-être le sortir. C’était quelqu’un, lui. Un jour, il est venu à une répétition, il a dit au chef d’orchestre : « Dites-moi, le quatrième trombone à la trente-sixième mesure, ce n’est pas un si bécar, c’est un si bémol. » Une pointure. Très gentil et complètement dingue. Il avait dépensé tellement de fric que les producteurs lui ont coupé les vivres. Il roulait avec une Cadillac, entouré de trois motards pour qu’on sache que c’était lui.
Pourquoi ne pas être resté au Brésil, où votre carrière démarrait fort ?
C’est vrai, j’étais une vedette là-bas, comme Jean Sablon. Seulement, après la guerre, Ray Ventura m’a rappelé. Et puis, finalement, je l’ai quitté en 1947 pour mon propre tour de chant. Ça a marché, et badaboum.
Avec le recul, vous reniez tout cela ?
J’ai fait une belle carrière. Je ne vais pas me plaindre. Je n’ai pas le droit de regretter, parce que je me suis bien démerdé. Simplement, si j’étais resté au Brésil ou si j’étais parti aux Etats-Unis, j’aurais fait une carrière de crooner. Heureusement, j’ai pu m’adapter au public français qui aime rigoler. Et plaire aux enfants, un public merveilleux qui se renouvelle.
Les chansons pour enfants, cela peut être aussi du chouette.
Oui, mes chansons sont entrées dans le folklore. (Il chante) « Une abeille, un jour de printemps… »
Au-delà de la bossa-nova, votre nouveau disque est aussi un hommage à la chanson française ?
Bien sûr. Il n’y a pas mieux. Ce n’est pas un hasard si les plus gros tubes aux Etats-Unis sont signés par des Français. « C’est si bon », « Et maintenant », « Que reste-t-il de nos amours », « Comme d’habitude », « La Mer »… Qu’on ne vienne pas me dire qu’on n’est pas au niveau. Comme les poésies, les mélodies sont françaises. Les Américains, eux, sont de formidables arrangeurs.
Dans l’absolu, votre prochain disque pourrait être un disque de pur jazz ?
Cela se rapprochera du jazz, mais ce sera chanté. Moi, je ne peux plus prendre de solos à la guitare comme avant, juste m’accompagner. Il y a tellement de bons guitaristes, comme Bireli Lagrene. Il y a aussi tout un tas de bluffeurs…
J’ai appris que vous aviez joué avec Don Byas ?
Oui, et avec plein d’autres jazzmen, mais sans savoir qui ils étaient. Ils venaient là pour respirer, faire des trucs interdits chez eux. Quincy Jones, un véritable ami, qui m’a encore récemment invité sur scène, mais aussi Fletcher Henderson, Ben Webster, Eddie South dont le pianiste m’a appris à faire des accords larges.
Vous avez appris le solfège ?
Non, mais des cracks du classique m’ont dit que c’était une chance de ne pas connaître la musique. « Il y a des règles qui vous auraient emprisonné, ce qu’on n’ose pas parce qu’on sait que c’est interdit. » Debussy a pris des risques en faisant la quarte qui monte, chose formellement interdite. Dès lors, on a crié au génie. La musique, c’est aussi grand que l’univers, il suffit juste d’oser. Quand on dit qu’il y a douze notes, ce n’est pas vrai : il y a douze notes plus douze notes et ainsi de suite. Il ne faut pas avoir peur des notes étrangères. C’est ainsi que j’ai découvert la dodécaphonie, sans le savoir… Vous savez, mon école, c’est Duke Ellington, Cole Porter, des choses terriblement compliquées. Dans le classique, j’aime tout ce qui frotte : Stravinsky, Schoenberg, Xénakis, la musique sérielle, tout ce qui fait appel à des sons nouveaux, qui va de l’avant. Quand on songe au Sacre du printemps, quelle avance Stravinsky avait en 1917 ! Des trouvailles extraordinaires. Et Ravel : pour ce qui est des harmonies, il a tout trouvé. Tous les musiciens de jazz vont y puiser, encore aujourd’hui. La musique de films américaine s’en inspire. C’est un orchestrateur inouï.
Une nouvelle génération risque de vous découvrir, une autre de vous réapprécier à votre juste valeur.
Il y a des gens qui sont très surpris. Personne ne s’attendait à ce que je fasse un tel disque. Tout le monde en était resté à « Minnie, petite souris » ou « Zorro ». Et puis, sincèrement, je pensais ne plus être dans le coup.
C’est quoi être dans le coup ?
Je ne pensais pas que mes mélodies allaient coller à cette époque. Jusqu’à ce que je les joue à mon producteur, qui m’a dit que c’était ce qu’il cherchait. « Ah bon ? J’en ai une tonne ! » Si être dans le coup, c’est reproduire ce qu’on entend, ça ne m’intéresse pas. Il suffit de les voir : ils se copient tous entre eux, ils se piquent les mêmes plans. Ils oublient qu’ils existent. Il faut juste donner de soi-même. On demande aux gens d’avoir une personnalité, de sortir ce qu’on a dans le ventre. Mais voilà, les maisons de disques prétendent que ça ne va pas se vendre. Qu’en savent-ils ? Pour que ça marche, il faut se faire plaisir. Se régaler.
Interview publié dans “Histoires de musiciens”





Une nouvelle qui brise le coeur. Quand on fait référence à Henri Salvador, la musique a trop souvent tendance à passer au second plan, eclipsée par sa personnalité si “imposante”. Et malheureusement, même quand on en vient à la musique, on fait rarement honeur à sa carrière comme il se doit et on évoque inlassablement les mêmes chansons qui, s’ils elles lui ont apporté le succès, sont loin d’être représentatives de l’ensemble de son oeuvre. Combien d’articles font référence à son talent de guitariste, son amour pour le jazz et le blues. J’espère que sa disparition va inciter les médias à se réveiller et se pencher sur des albums admirables comme “Henri Salvador plays the blues” enregistré en 1956 sur lequel Mr Henri nous livre une sacrée performance de scat. Paix à son ame.
Ben justement, cet entretien publié avant la sorti de son come-back, revenait sur tout cela : Nat Cole, Don Byas, les années brésil, Jobim, Caetano… Pour ton info, j’ai chroniqué le “plays the blues” à l’époque de sa réédition augmentée de prises inédites. Sur la même période, je te conseille aussi le coffret Barclay, 3 CD qui font bien le point sur l’affaire, auxquels j’avais d’ailleurs participé, mais il faut aussi écouter les faces antérieures. Mais le côté Juanita Banana, les reprises disco, des Driffters, c’étaient aussi pas si mal… Vu le niveau de flotaison de la moyenne. le scat donc, je lui en avais parlé il y a cinq ans… manque de pot : il a enchaîné après son succès par un duo avec Lisa Ekdhal (dommage), puis a refait un peu le même disque (dommage bis), et après a enregistré au brésil, mais avec Morelenbaum, un arrangeur un peu cheap, qui va souvent à la facilité. Dommage ter.
C’est de l’or en barre cette interview, il faut dire que Mr Henri était un sacré client. La langue de bois, manifestement, il ne connaissait pas et en prenant de l’âge ça s’est accentué. N’importe quel autre artiste n’oserait pas déclarer que “Le travail c’est la santé” est une chanson de merde, sachant à quel point ce titre est populaire, par peur de placer une certaine distance vis-à-vis de son public. Quel grand Monsieur! Beaucoup d’amertume (totalement compréhensible) ressort de cette interview par rapport au fait que les “directeurs artistiques” de maisons de disque successifs n’aient pas été en mesure d’exploiter son potentiel et de laisser s’exprimer pleinement. J’ai écouté pas mal de faces enregistrées avec l’orchestre de Ray Ventura, mais en revanche c’est la première fois que j’entends parler de reprises des Driffters ou de disco (?!). La preuve encore une fois que sa carrière depuis les années 30 (qui dit mieux?) l’a amené sur des territoires variés et regorge de pures pépites à découvrir. Je vais m’y atteler sérieusement…