
Photo Jean-Baptiste Mondino
Lili Boniche, chanteur algérien de tradition judéo-arabe, a affolé les brunes, les blondes vénitiennes et même le président Mitterrand. Il est mort le 6 mars dernier à 85 ans. Philippe Robert l’avait rencontré en 1998 pour Vibrations
C’est un curieux label, une adresse que les esthètes du CD n’aiment pas partager. Son nom, A.P.C., est surtout connu dans le monde de la couture. Les vêtements de Jean Touitou sont appréciés pour leurs coupes et leurs lignes très pures. Ce sont des créations qui croient à la sobriété dans l’élégance. Ce même souci du non-frelâté se retrouve dans le catalogue d’A.P.C. Records. Quelques sorties témoignent chaque année de cette recherche de la saveur par la pureté. Le petit catalogue n’exclut pas les métissages, mais ceux-ci doivent privilégier le vrai au dépend de l’édulcoré. On y trouve les guitaristes F. Robert Lloyd et Sonny Sharrock célébrant les noces d’un jazz teinté de blues harmolodique. Jonathan Richman, Rachid Taha et Pascal Comelade reprenant chacun à leur façon «Mustapha», un standard du Moyen Orient. Hiroshi Fujiwara pliant le thème du film «Voyage au bout de l’enfer» aux rythmes dubs. Aujourd’hui, c’est au tour du merveilleux chanteur algérien Lili Boniche témoin plus que vivant d’une culture maghrébine populaire de sortir un disque sur A.P.C. Cet artiste original n’attendait qu’à être redécouvert. C’est chose faite.
La carrière musicale de Lili (pour Elie) Boniche est faite d’apparitions et de disparitions. Officiellement né en 21 (par coquetterie semble-t-il, il préfère annoncer 1923) dans une modeste famille de la casbah d’Alger descendant de Juifs expulsés d’Espagne, Boniche a toujours eu la baraka. «J’ai de qui tenir. Mon père aimait déjà la musique. A la maison, il jouait de la mandole. A onze ans, j’ai quitté l’école et il m’a fait recevoir par Saoud l’Oranais. Celui-ci, un des principaux maîtres du Haouzi, m’a enseigné des airs populaires inspirés de la musique traditionnelle arabo-andalouse que j’ai immédiatement adorés et appris avec facilité. Je jouais du luth et ça me venait simplement.» Jeune prodige vite repéré, il intègre quelques sociétés classiques réputées comme La Moutribia et El Moussilia.A quinze ans, avec quelques amis musiciens et au culot, il se rend à Radio Alger. «Je voulais que le directeur de la station écoute ma musique cinq minutes. Cela a duré une bonne demie heure après quoi il m’a dit: “C’est bon, tu as ton émission.”» Lili Boniche dit qu’il est né «dans la crépine et que ça porte bonheur.» On veut bien le croire. «J’animais une émission de radio hebdomadaire. Une heure de concert en direct: un rêve!» dit-il avec un sourire entendu.
Tandis que tout le monde voit en lui un grand espoir de la musique traditionnelle, Lili Boniche écoute ce qui se passe à côté du Maghreb. D’Alexandrie à Paris, la musique arabe s’acoquine dans les clubs avec le jazz et le flamenco, perméable à l’afro-latinisation. L’Algérois Abdel Gobansi, le Marocain Salim Hilali et l’Egyptien Mohamed Abdel Wahad composent des rumbas. Tangos et paso-dobles sont à la mode caracolant dans un joyeux mélange. Lili Boniche en profite pour adapter quelques succès à la sauce locale plus épicée comme son inénarrable version de «Bambino». C’est ainsi qu’il dit avoir «inventé» le francarabe «un mélange de français et d’arabe» et composé des centaines de chansons. «Je ne me souviens plus très bien des dates ni de leur nombre exact. Peut-être trois cents, peut-être plus. Je les notais soigneusement à l’encre de Chine dans un cahier d’écolier. Et j’écrivais gros pour être sûr de pouvoir les déchiffrer lorsque je serais vieux» confie-t-il ému. «J’ai composé “L’Oriental” popularisé par Enrico Macias et c’est Blond-Blond qui a déposé cette chanson et perçoit toujours aujourd’hui les droits à ma place. Je ne faisais pas attention à tous ces détails. Les chansons me venaient rapidement, avec facilité et certains, plus malins, les entendaient et les reprenaient à leur compte» dit-il sans animosité, enchaînant sur les paroles du «délit»: «Et l’on m’appelle l’Oriental, Ana ouahed sentimental, pom, pom, pom, pom.»
Des anecdotes, Lili Boniche en a des douzaines à revendre. Et il ne se fait pas prier pour les raconter, ne rechignant pas à la besogne. C’est ainsi que dans les années cinquante François Mitterand alors encore député vient régulièrement l’écouter au «Soleil d’Algérie», un cabaret parisien du faubourg Montmartre. «Une habitude qu’il a longtemps conservée. Jusqu’à la fin il a apprécié ma musique. Parfois Roger Hanin me téléphonait tard dans la nuit pour que je vienne donner un mini concert d’une heure en privé.» Sa «carrière», un mot qu’il n’affectionne guère, il l’a bâtie en dilettante passionné, sûr de son talent. Avec une déconcertante facilité, comme si la chance devait toujours être au rendez-vous. Une vie de série B à l’américaine, pleine de rebondissements. «J’ai rencontré une vraie comtesse française au “Soleil d’Algérie”. Nous nous sommes mariés et comme elle était très jalouse des filles qui tournaient autour de moi – ma musique les rendait dingues – j’ai arrêté la scène pendant vingt ans. Nous sommes retournés à Alger où j’avais quatre cinémas. Et puis je chantais occasionnellement dans les fêtes des amis, dans les bar-mitsva.»
Les «évènements» comme il les appelle – et sur lesquels il préfère ne pas s’étendre – le ramènent en France où il ne perd pas le nord. Car en plus d’être une espèce de Dean Martin de la Casbah, notre crooner est aussi un homme d’affaires averti. «J’ai repris une société de restauration industrielle, “Le Menu Parisien”, dont j’ai fait passer le nombre de couverts de 300 à 18 000 par jour. On voyait mes camions partout dans Paris avec leur Tour Eiffel. Puis j’ai monté une boîte de fournitures de bureau avec une vingtaine de représentants. Je suis même allé à Phoenix en Arizona. Pour voir si je pouvais y faire quelque chose!» Et la musique? «Je n’ai jamais vraiment arrêté. Je donnais des concerts avec mes musiciens et je composais.»
A 75 ans, Lili Boniche se porte comme un charme et coule des jours heureux à Cannes sur la Côte d’Azur où il s’est retiré avec sa femme Josette. Enjoué, l’œil rieur et charmeur – il a, paraît-il, fait chavirer bien des cœurs – il raconte ses concerts dans le monde entier «de Berlin au Japon» et l’atmosphère de liesse avec force détails pittoresques. Il se souvient mélancolique de ses confrères et consœurs «Line Monty, Reinette l’Oranaise ou Sylvain Ghunassia le père d’Enrico Macias, des soirées chaâbi avec Hachemi Guerouabi, Mohamed Lamine et Hamidou», des films dans lesquels il a joué comme «Le Grand Pardon». Du documentaire qu’Anaïs Prosaïc et Michèle Collery consacrèrent aux «Crooners de la Casbah». Et de «Elli Ghir» sa chanson sur la jalousie qui illustre «La vérité si je mens» avec «Viens viens à Juan les Pins» de Blond-Blond.
C’est une photographe éprise de ses chansons qui le met en contact avec Jean Touitou qui, le hasard faisant bien les choses – Boniche parle encore une fois de sa «bonne étoile» – distribuait un de ses disques au Magasin Général. «Je ne connaissais pas Monsieur Touitou qui a débarqué à Cannes par avion avec sa secrétaire pour me proposer d’enregistrer à Paris. Un vrai conte de fées! C’est quelqu’un d’une gentillesse extraordiniare. Et très chic. Pour tout vous dire, il a été surpris que je n’aie pas de quoi écouter de la musique à la maison. Alors il est parti m’acheter un poste pour écouter les CD.» D’ailleurs le combi hi-fi trône toujours sur le piano dans le salon. «Et ne marche plus très bien» s’empresse-t-il d’enchérir en montant le volume au maximum. Lili Boniche écoute peu de musique si ce n’est à la radio. «J’aime surtout le flamenco et le jazz.» «Et Lara Fabian» rajoute Josette en rigolant! Il connait le Raï, Rachid Taha et Cheb Mami. «La politique, c’est pas mon truc. La situation actuelle en Algérie est dramatique. Catastrophique. Mais ma musique parle d’amour, et les jeunes, ils m’adorent.» Là, il marque une pause et pour argumenter ses dires entonne en tapant dans les mains «Toi tu pries assis et moi je prie debout. Que tu sois blanc, noir ou café au lait, ça ne t’empêchera pas de faire “olé olé” au son de ma guitare qui fait des échos. Il n’y a qu’un seul Dieu et nous sommes tous égaux.» Une chanson qui figure avec ses tubes «Alger Alger» et «Pedro le Toréador» sur son dernier disque produit par Bill Laswell. «Jean Touitou avait prévu cinq jours en studio. Il n’en a fallu que deux. Deux jours de bonheur! Touitou, le casque sur les oreilles, pleurait à la fin des prises tandis que l’Américain nous disait «OK, super terrific!» Il faut dire que j’ai un orchestre terrible. Un bon pianiste, Maurice El Medioni, et un fabuleux violoniste, Maurice Sellem.»
Loin des clichés du folklore maghrébin, Bill Laswell offre l’idéal écrin, modernisant les classiques de Lili Boniche sans les vulgariser, inscrivant «Alger Alger» dans sa myriade de projets cosmopolites tout en sachant s’effacer. Trop heureux de faire le zigotto à l’Elysée Montmartre et de se produire bientôt à Marseille, Lili Boniche dit «tout oublier quand il est sur scène.» Le regard pétillant de malice, il rêve quelques instants d’une Amérique qui l’accueillerait à bras ouverts, d’un éventuel «succès là-bas». Il se voit déjà en haut de l’affiche à New York, avec «l’Américain Bill Laswell». «Ce serait bien, non?» Et pourquoi pas? Quand on est né dans la crépine, la baraka ne peut que vous sourire!
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C’est avec émotion que j’ai lu cette article, beaucoup d’émotions, un grand merci à Vibrations
J’étais avec Michèle Collery au Café de la danse lors d’un concert de Lili Boniche voici 7 ou 8 ans. J’en garde un souvenir inoubliable. Michèle m’avait fait découvrir Lili en 80. Nous en avons passé des soirées à danser sur Bambino, Alger Alger… ! Puis j’ai vu son film, Les Crooners de la Casbah sur Canal où on le voit ambiancer des femmes voilées à Alger dans les années 50. Après le concert, Michèle m’a emmené backstage et m’a présenté à Lili. Il était épuisé. il faut dire qu’il s’était donné à fond. Il a eu plusieurs rappels, et la veille il avait donné un concert à Bruxelles d’où il arrivait directement. Mais il était heureux de voir que le jeune public appréciait ses chansons. Merci pour l’hommage que vous lui rendez. Votre article fait plaisir.
C’est avec peine que j’ai appris la disparition de Monsieur Lili Boniche. Je l’ai rencontré la première fois en 1975 au mariage de ma cousine Dany, où il animait la soirée. (Le frère de ma grand mère est Cheick Zouzou). C’était un ami personnel de Mon oncle Gilbert. Aujourd’hui mes enfants sont bercés par sa musique qui est éternelle. Je viens d’avoir 50 ans et suis natif d’Alger, sa musique et ce qu’il représente fait partie de moi. J’ai assisté à son concert de l’Olympia et j’étais dans sa loge avec tonton Gilbert. Où pourrai-je me procurer le DVD de ce concert exceptionnel?