Grime: Les archives d’un son présent

Skepta dans les studios de Rinse FM

Le site Grimetapes archive des sessions enregistrées sur diverses radios pirates

Le grime a constitué une étape importante dans la manière de produire et de diffuser la musique électronique. Sons bruts, flows surexcités, sessions surchauffées, le site Grimetapes permet de revenir sur cette période, pas si lointaine, quand l’intimité et le caractère local des radios pirates étaient privilégiés par rapport à MySpace ou YouTube. Ce site constitue une mine incontournable pour tous les amateurs du genre et une archive exceptionnelle pour saisir l’intensité urbaine de Londres au tournant du millénaire. Pour l’occasion, cet article, initialement publié il y a quatre ans, dresse le tableau d’une scène hypersensible qui, à de rares exceptions près, s’est consumée comme une trainée de poudre lorsqu’elle a été effleurée par le mainstream.

Par Joël Vacheron

Bow, East London: Un quartier d’habitation populaire qui constitue l’épicentre d’un séisme musical particulier. Habitant dans les nombreux « estates » de cette zone, les membres de Roll Deep, N.A.S.T.Y, More Fire ou Boyz in da Hood sont autant de superstars embryonnaires du grime. Une appartenance géographique commune centrale dans l’identité de ce courant. Fidèles à une rigoureuse street mentality, les membres de cette scène se revendiquent plus facilement des quartiers, des écoles ou des raves qu’ils ont fréquentés plutôt qu’à leurs origines ethniques ou leur religion.

Wot do u call it ?

Avec ce titre interrogateur sorti en 2003 sur XL records, Wiley se moquait des dj’s, journalistes et autres commentateurs qui cherchaient absolument à donner un nom au dernier courant qui secoue la scène underground londonienne. Entre substep, sublow ou eski, c’est finalement l’appellation grime qui s’est imposé pour définir cette dernière mutation du breakbeat et de la drum’n’bass. Un choix largement influencé par le succès des soirées mensuelles du même nom organisées par le label Rephlex d’Aphex Twin. Le grime reflète les nuisances sonores de l’environnement urbain. Sonneries de natel, bruits de playstation, klaxons et sirènes sont juxtaposés pour former un univers low tech dissonant et menaçant.

Contrairement aux apparences le hip-hop anglais n’a joué aucun rôle dans l’évolution du courant. Pour DJ Target « bien qu’il y’ait actuellement quelques crossovers accidentels, les deux scènes ont évolué complètement séparées l’une de l’autre ». Tous les artistes du grime ont plutôt un background dans la jungle et le UK Garage. A cela s’ajoute une très forte influence du dancehall jamaïcain et du hip-hop US dans le style adopté par les mc’s. C’est une des particularités de ce courant dans lequel “les mc’s jouent une place centrale. Tous les morceaux sont construits uniquement dans le but de poser une voix. À la différence de la drum’n’bass et du UK garage, le grime est avant tout un courant qui met en avant les mc’s”.

Wiley est un bon exemple de ce nouveau statut. Il fut l’un des premiers à produire ses propres morceaux et à composer des lyrics allant au-delà des habituelles exhortations de foules. En 2002, avec des singles comme “know we” ou “eskimo” il effectua également un retour au style plus dark et dépouillé qui caractérisait la drum’n’bass du début des années 90. Cette signature est toujours présente dans les productions actuelles et, pour Target, elle constitue en quelque sorte “le son du roll deep crew!”. Au-delà des emprunts de style et des revendications de paternité, c’est surtout les étonnants réseaux de promotion et de distribution mis en place par la drum’n’bass et le UK garage qui donnent au grime toute sa force et son originalité.

Rave’n’Radio: Les sounds systems du XXI siecle

Même si le guide du routard n’y fait pas allusion, une des curiosités de Londres est de se promener sur la bande FM. Le nombre de radios pirates est étonnant et il n’existe nulle part ailleurs un échantillon aussi vaste des styles hétéroclites qui rythment une ville. À l’instar de Dejavu ou de Freeze, la station Rinse FM est emblématique de l’énorme influence prise par ces médias parallèles. Lancée en 1994 par des passionnés de drum’n’bass, Rinse n’a cessé de croître jusqu’à devenir, dix ans plus tard, une institution de la club culture londonienne. Comme beaucoup de crews d’East London, Roll Deep (initialement appelé Pay as U Go Cartel) y propose un show live quotidien. Des mc’s souvent prépubères ont transformés la station en un terrain de battles verbales chaotiques ouvert 24 sur 24. C’est le lieu idéal pour perfectionner son flow et pour balancer des infos sur les personnalités et l’actualité de la scène. Ils y bénéficient d’une liberté d’expression hors du commun, car “dans les pirates, tu es libre de dire et de faire exactement tout ce qui te passe par l’esprit. Y’a jamais personne pour te censurer ou te donner des ordres”. À terme, il permet également aux plus âgés de dénicher les plus talentueux pour les intégrer dans leur crew.

Sur un plan commercial, les pirates permettent d’obtenir des commentaires des auditeurs pour effectuer des enquêtes de marché d’un genre particulier: “si on joue un morceau est que le téléphone n’arrête pas de sonner, on peut sortir sans aucun problème quelques milliers d’exemplaires. On a pris l’habitude d’avoir toujours ce feedback avant de produire un morceau”. Ainsi, grâce à ces structures parallèles, le son grime a pu se construire totalement à l’écart des réseaux musicaux traditionnels. Excepté la station BBC 1xtra aucune radio ou télévision mainstream n’avait couvert le phénomène jusqu’aux récents succès de Dizzee Rascal et “sans les pirates personne ou presque n’aurait jamais entendu parler de lui, ni d’aucun autre artiste de la scène grime”.

Ces radios ont également joué un rôle central dans les modifications récentes du nightclubbing de la ville. Couvrant uniquement la scène drum’n’bass à ces débuts, Rinse FM s’est progressivement orientée vers une programmation exclusivement UK garage. Bien qu’il conserve quelques liens avec la drum’n’bass, l’une des particularités du UK garage fut d’intégrer des voix soul sirupeuses empruntées à la house et au garage américain et par conséquent de diminuer la place laissée aux mc’s. A la fin des années nonante, les raves de UK garage drainaient des dizaines de milliers de clubbers chaque week-end et était devenus mainstream. Cependant, l’escalade de violence dans ces soirées a rapidement incité les clubs officiels à arrêter leur programmation. Les organisateurs préférant les soirées house ou garage pour s’assurer la présence d’une clientèle plus tranquille.

Contrainte de retourner dans les circuits underground, toute une partie du public commença à s’intéresser à des productions plus dures que les mélopées du UK garage. En 2000, les soirées forward>> furent lancées en partenariat avec Rinse FM pour répondre à ces attentes. Ces raves renouèrent avec l’esprit sombre et froid de la drum’n’bass originelle tout en laissant une place centrale aux mc’s les plus populaires de la station. Le succès de cette formule ne se fît pas attendre très longtemps et, deux ans plus tard, le grime s’était imposé comme le courant majeur de la scène underground londonienne, propulsant certains mc’s au rang de star.

Keep it real!

Fidèles à leurs années d’apprentissage dans les réseaux musicaux parallèles, ces artistes ne semblent pas prêts de modifier leurs habitudes. Il existe une sorte de respect mutuel avec le public et « tant qu’il reste dans la scène underground un artiste peut faire une longue carrière en vivant tout a fait correctement. Mais s’il quitte l’underground et que sa carrière capote, il n’y a aucun moyen de revenir en arrière, tu peux être sûr que plus personne ne le soutiendra » précise Target. Cette loi du milieu reflète l’esprit de crew d’une scène qui a grandi en élaborant et en suivant ses propres règles. Avec leurs évocations spontanées des vicissitudes de leurs vies quotidiennes et leur mentalité DIY, ces mc’s constituent la réponse anglaise à l’esthétisation des ghettos et aux clichés véhiculés dans une majeure partie des productions hip-hop actuelles.

Article déjà paru dans le magazine Partynews N° 111, décembre 2004

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  • Grimetapes

  • Pirate Radio Session, Roll deep, Wiley, Dizzee Rascal, Maxwell D, Xtraz

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1 Réponse à “Grime: Les archives d'un son présent”


  1. 1 Sable mai 15th, 2010 à 22:22

    quoi qu’il en soit le grime est tout simplement top : de la puissance, de la vitesse, aprés avoir écouté un morceau on a tout simplement l’impression d’etre ko aprés un combat de boxe…

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