Jazz: José James, un rêve éveillé


Recrue de choix du Label Brownswood de Gilles Peterson, l’américain José James relève le défi d’un jazz vocal ouvert sur la modernité. Une voix scintillante, à la recherche de nouvelles pistes, qui dépoussière le genre avec panache. Il se produira le 09.04.09 dans le cadre des Banlieues Bleues.

Interview menée par Michel Danzer

Quel regard portez-vous sur l’évolution du jazz vocal et sur la place qu’il occupe au sein du jazz ?

C’est une chose étonnante, car jusqu’aux années 60, il y avait toujours des chanteurs qui représentaient cette musique. Et ce qu’il y avait de bien avec les chanteurs de jazz, c’est qu’ils ont été les véhicules par lesquels les dernières évolutions du jazz ont été transmises aux gens, via la culture populaire. Si bien qu’il y avait Lester Young et son pendant Billie Holiday. A l’époque du swing il y avait Ella Fitzgerald. Louis Armstrong lui faisait les deux, il jouait et il chantait. Quand les choses sont devenues plus compliquées, avec des compositeurs comme Andrew Hill, John Coltrane ou Ornette Coleman, on n’a pas vraiment vu, après le bebop, les chanteurs occupés le devant de la scène de la même manière. Il y avait bien quelques personnes comme Leon Thomas qui travailla avec Pharoah Sanders, mais la part occupée par le chant dans le jazz est devenue d’une certaine façon plus petite. Après Betty Carter et Jon Hendricks, ce genre de chanteurs de bebop et de bebop tardif, il n’y a plus eu vraiment beaucoup de chanteurs, jusqu’à peut-être Bobby McFerrin dans les années 80 ou certain trucs brésiliens…..

Je pense que ce dont on a maintenant besoin c’est de réactualiser le concept global du jazz chanté. Et je ne me considère personnellement pas comme un compositeur super-avancé, mais je sais que je peux écrire de bonnes chansons, et que, si j’ai le bon groupe, je peux faire quelque chose d’intéressant et de nouveau. Ce qui m’intéresse c’est de faire de la musique sophistiquée pour les gens de ma génération. Je crois savoir ce que les gens ont envie d’entendre, car j’ai écouté les mêmes disques, j’ai écouté les mêmes Nirvana, Tribe Called Quest, Cypress Hill, Ice Cube et Beastie Boys - c’est aussi avec ça que j’ai grandit. Si bien que les gens qui ont mon âge - un peu plus jeune, un peu plus âgé - ont les mêmes références. Je pense que c’est ma responsabilité que d’écrire de la musique intéressante, pour notre époque, qui puisse être considérée comme du jazz.

Sur les dix titres de « The Dreamer », sept sont des compositions originales. Etait-ce un choix délibéré que de ne pas reprendre les standards ?

On ne voulait vraiment pas reprendre les standards. Je pense que si tu as moins de 30 ans ou moins de 35 ans, il n’y a rien d’original que tu puisses faire au niveau émotionnel avec les standards. Et il y a des gens qui s’énervent quand ils m’entendent dire ça, mais ils ont souvent eux-mêmes moins de 35 ans, et comme moi croient tout savoir. Si tu écoutes quelqu’un comme Andy Bey ou Jimmy Scott, des vrais maîtres qui viennent réellement de la grande époque du Jazz et du Blues… Ecoute Jimmy Scott chanter « Someone to watch over me », et cela te fendra le cœur immédiatement. Je l’ai vu il y a six mois à New York et c’était comme entendre Billie Holiday. Cela te touche directement, au plus profond, il n’y a pas de faux-semblant. C’est du vécu, de l’expérience. Ce n’est pas les notes qu’il chante - c’est la force de vie qu’il y met. Et il n’y a aucun moyen pour toi d’acquérir cela si tu as la trentaine comme moi, ou même 35 ans. Les standards ont été mis à un tel niveau par les très grands chanteurs comme Nat King Cole et les autres géants du jazz, que ce dont on a vraiment besoin c’est que les vocalistes de jazz écrivent de nouvelles chansons, ou alors écrivent de nouveaux textes pour des morceaux instrumentaux existants. Il y a tellement d’instrumentaux écris par des compositeurs de jazz qui attendent juste des paroles et un interprète. Je pense que c’est de cette manière qu’on rendra de sa fraîcheur au jazz vocal.

Parmi les différents courants qui ont émaillés l’histoire du jazz vocal, d’Ella Fitzgerarld aux crooners en passant par les adeptes du vocalese, lesquels vous ont le plus influencés ?

Pour moi c’est sans conteste Billie Holiday. Je pense que Louis Armstrong a évidemment perfectionné cette forme d’art et y a donné vie d’une manière très forte, et qu’ensuite cela s’est comme divisé entre la reine de la lumière, Ella, et la reine de la pénombre, Billie. Moi j’aime le phrasé de Billie Holiday. Si tu veux un jour entrer dans la musique de Billie Holiday, essaye juste de chanter en même temps qu’elle, et tu seras vraiment étonné de réaliser à quel point c’est difficile. Cela sonne beaucoup plus court que ça n’est en réalité - ses phrases sont beaucoup plus longues qu’il n’y parait, et le contrôle qu’elle a de sa respiration est très particulier. A mon avis elle représente vraiment ce que doit être le jazz vocal, parce que son travail était toujours basé sur l’improvisation, et également très avant-gardiste. Elle devait écouter énormément de musique. Si tu remontes dans le temps et écoutes les standards qu’elle a fait dans les années 30, que tu compares les mélodies originales avec ses propres versions, celles-ci sont tellement novatrices, et tout cela c’était avant le bebop et toutes ces innovations harmoniques que Sarah Vaughan et Carmen McRae ont adoptées.

Sur l’album on peut écouter « Park Bench People » une reprise du groupe de hip-hop « Freestyle Fellowship. Et sur vos versions d’ « Equinox » de Coltrane ou de « Night in Tunisia », on discerne parfois des traces de la tradition jazz du vocalese. Pensez-vous qu’il existe des points communs entre le flow des rappeurs et le jazz vocal?

Oui c’est sûr, particulièrement Mikah 9 et Aceyalone du Freestyle Fellowship, ce style de la côte ouest est très marqué par le jazz. En fait l’album entier « Inner City Griots », dont est tiré « Park Bench People », est très influencé par le jazz. Le mouvement des années 90 avec des gens comme Black Sheep, A Tribe Called Quest et De La Soul, avait vraiment un coté très jazz. Et les groupes qui ont gravités autour de FreeStyle Fellowship, que ce soit les Pharcyde ou Bone Thugs-N-Harmony, ont adopté un flow nettement plus mélodique, par opposition à certains trucs plus durs de la cote est comme par exemple Nas. Mais d’un autre côté le père de Nas est un musicien de jazz, alors il faut relativisé. Le jazz est le vieux cousin, le vieil oncle, le type sage et cool qui garde l’œil sur le nouveau venu dans le quartier, toujours incarné par le hip-hop. Je pense que la mélodie est importante, mais au niveau des textes j’ai énormément appris des rappeurs, particulièrement de ces narrateurs super doués. J’adore Dead Prez, car ils te racontent vraiment leurs histoires avec talent, te brossent un tableau et t’amènent tout de suite dans leur monde. Que tu sois d’accord avec leurs idées politiques ou non, ils te racontent une histoire de manière vraiment intéressante. Le hip-hop est largement sous évalué au niveau du contenu des textes, de la qualité de son écriture et de sa poésie.

Quelle est l’histoire de « Love », un titre assez particulier de l’album, doté d’une rythmique drum & bass acoustique ?

C’est l’une des deux chansons a avoir été une collaboration, l’autre étant « Desire ». J’ai co-écrit cette chanson avec mon ami Ryan Blum, qui vit à Brooklyn. On étudiait tous les deux à la New School de New York, et il est lui aussi vocaliste et pianiste. Je m’étais aussi souvent rendu à Londres, où j’ai découvert le dubstep, le broken beat et bien sûr la drum & bass …Et je me suis dit que c’était vraiment très intéressant, et que j’aimerais intégrer certains de ces éléments. Il y a aussi une chanson que le rappeur Mos Def a faite qui s’appelle « Umi says » et qui à un côté break beat, et j’aimais vraiment cette chanson, alors j’ai dit : « Tu sais, je veux écrire un truc qui ressemble un peu à “Umi says”, qui ait une de ces structures de batterie intéressante et répétitive ». J’ai donc apporté la partie drum & bass pour « Love » et Ryan est venu avec le half-time funk qui la ponctue - tout à bien fonctionner, et s’est mis en place de manière vraiment intéressante. Je pense que la clef c’est qu’il n’y a pas vraiment eu beaucoup de répétitions pour préparer tout l’album. J’ai juste écris les chansons, et j’ai montré aux musiciens les textes, de façon à ce qu’ils comprennent ce que je disais. Souvent on s’est servi des textes à la place des partitions, par exemple pour la chanson « Desire », où ils ont juste suivi les mots. […] On a donc combiné toutes ces techniques de composition, en utilisant les mots, en restant très porté sur la spontanéité, en faisant des sessions libres comme en faisait Miles Davis, si bien que c’est vraiment du frais, presque tout a été enregistré à la première prise, ou à la deuxième prise sur le disque.

Entre vos collaborations du côté de l’électro ou du hip-hop, et votre amour pour le jazz, quelle sera la direction du prochain album ? Votre projet sur Coltrane sortira-t-il un jour, malgré les problèmes de copyrights ?

Probablement pas, je ne sais pas. Nous avons d’ailleurs vu Ravi Coltrane hier au JVC Jazz Festival de Paris. J’y ai beaucoup réfléchi, à propos de ce disque sur Coltrane, et je pense que ce qui serait encore plus intéressant serait d’écrire un album entier qui soit un hommage à Coltrane, mais fait de morceaux entièrement nouveaux. Je suis vraiment un pragmatique, et je pense que tout arrive pour une raison; avant j’étais vraiment frustré car je voulais sortir les trucs de Coltrane…Et puis finalement je me suis dit : « tu sais quoi, si ‘Trane était encore là, il serait en train d’écrire du neuf, donc peut-être c’est lui qui est en train de me dire “Hey José, si tu veux vraiment m’honorer, va m’écrire un nouvel album !” ». Mais ce projet là ça sera pour plus tard. Le prochain album va être ma tentative de créer une musique qui soit hors catégorie. Ce que j’aimerais vraiment faire c’est développer quelque chose dont on ne puisse définir le genre musical. Je pense que l’une des choses les plus intéressantes de la musique contemporaine, c’est justement ça, c’est ce mélange entre différents styles. Avec « The Dreamer » je voulais faire le meilleur album de jazz dont j’étais capable, et à mon propre niveau personnel, je pense y être arrivé. Maintenant je veux faire la meilleure nouvelle musique que je puisse faire, alors cela va être beaucoup de nouvelles chansons, et pas beaucoup de « ça a besoin d’être comme ceci ou besoin d’être comme cela ». Je veux juste créer de la Musique, et pour de la musique improvisée ou de la musique qui se veut dans l’instant, le plus tu y penses, le moins bien cela devient. C’est assez étrange mais tu ne peux pas y penser trop, car cela doit être une expression spontanée, naturelle. C’est difficile, mais je pense que c’est possible. »

CONCERT

  • 09.04.09 Les Banlieues Bleues / Paris

  • 10.04.09 Salle Grapelli / Nice

  • 16.04.09 Le Hangar 23 / Rouen

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1 Réponse à “Jazz: José James, un rêve éveillé”


  1. 1 Zigzag mai 8th, 2009 à 13:26

    Super l’interview, on découvre le personnage et des influences qu’ont soupçonnait pas … Merci beaucoup

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