
La vie appartient à ceux qui rêvent haut… DJ Zegon et Squeak E Clean rêvent dans l’espace. Les deux musiciens ont fantasmé durant des années un disque composé par leurs soins et chanté par les héros de leur jeunesse. Le rêve existe. Il s’appelle Nasa.
Par Julien Chavannes
Ca commence sur un skate park et ça finit dans les étoiles. Un scénario qui ne pouvait s’écrire qu’à Los Angeles, à l’ombre des lettres géantes d’Hollywood. C’est là que Ze Gonzales et Sam Spiegel se sont rencontrés. C’est là qu’ils ont eu l’idée d’un disque de l’espace, Star Wars musical doté du plus invraisemblable des castings. Son nom : Nasa, The Spirit of Apollo. Au générique : George Clinton, Tom Waits, David Byrne, Santogold, MIA, Lykke Li, Kanye West, Kool Keith, E-40, KRS One, Gift of Gab, Ras Congo, Seu George, Sizzla, Spank Rock, ODB, RZA, Method Man, Chali 2na, Qbert, Lovefoxxx, Chuck D, Del, Ghostface Killah, Dj Am, Scarface, The Cool Kids, Kool Kojak, Z-Trip, John Frusciante, Fatlip, Amanda Blank… De la vraie pure science fiction. Mais avant d’envoyer cette fusée en orbite, il a fallu aux deux DJedis une sacrée force de persuasion, pas mal de patience, beaucoup de coups de fils et un bon petit paquet de fric. Il a surtout fallu que ces deux là, nés chacun d’un côté du continent Américain, se rencontrent.
Episode I : Destins croisés.
Milieu des années 80. Ze Gonzales dévore les rues de Sao Paulo sur sa planche. Dans les skate parcs, une nouvelle génération d’artistes est en train de naître : « Le hip-hop était en train de prendre une nouvelle dimension à Sao Paolo, c’était vraiment puissant. Je passais mes journées à enchainer les figures, écouter du son et regarder les breakeurs danser. J’ai rencontré un DJ qui m’a initié. A chaque fois que je me blessais, je passais chez lui apprendre les bases du DJing. » Pendant que Ze fait tourner platines et roulettes à Sao Paulo, Sam Spiegel s’adonne à la musique classique à New-York. Famille aisée, mère écrivain, ambiance artistique. Son grand frère passe ses journées sur son BMX et filme des compétitions de skate. Jolie source d’inspiration : dans quelques années, le frangin deviendra Spike Jonez. L’héritage familial a de la gueule. Sam a tout du petit génie : « j’ai du commencer à produire et mixer vers 12 ans. J’enregistrais des mixtapes que je distribuais à l’école. A l’université, j’ai commencé à faire des beats hip-hop, à bosser pour des films, des publicités. Quand j’ai déménagé à Los Angeles, ça a pris encore plus d’ampleur. » Les voilà tous deux dans la Cité des Anges. Il faut une étincelle pour provoquer la rencontre. Elle viendra de … la France. Le groupe Scénario Rock mené par le Français Mehdi Pinson est à LA pour enregistrer. Ze connait l’un des producteurs. Sam entend parler du projet. Ils se croisent furtivement dans le studio. « Nos potes n’arrêtaient pas de nous dire : « tu devrais rencontrer ce mec ! » » raconte Ze. « Et puis finalement on s’est retrouvé tous les deux à une fête. On a commencé à picoler et parler de musique. Je cherchais une MPC, il en avait une chez lui, on a fait des sons dès le lendemain. »
Episode II : A la recherche du sample perdu.
A cette époque, Sam est obsédé par la funk brésilienne des années 60-70. Une quête mystique : « je cherchais tout le temps des nouveaux sons. Et Ze avait une collection incroyable, des milliers de disques ! Ca ne pouvait que marcher entre nous. » Quelques semaines après leur rencontre, ils fourrent leurs MPC dans des sacs à dos et débutent un long voyage à la recherche de sonorités rares. Quand il raconte ses plus belles chasses, Ze a la pupille brûlante : « Nasa Anthem, le dernier morceau de l’album, est tiré d’un disque colombien acheté à un Japonais dans un hôtel de Sao Paulo. Le genre de traque que j’apprécie ! Ce revendeur tient un magasin à Osaka. Il est venu nous voir pour proposer quelques raretés. J’ai vu la pochette de ce vinyle et sans même l’écouter, j’ai su que je le voulais. L’instinct. J’ai juste dit : « il est à moi ! Combien ? » Quand j’ai posé le disque sur ma platine, je savais déjà que je tenais un superbe sample. » Ze et Sam, devenus DJ Zegon et Squeak E Clean, passent leurs journées à voyager et leurs nuits à composer. Pour assurer le quotidien, ils signent des musiques de films ou de publicités. A l’heure du crime, dans leur laboratoire secret, ils formulent les fantasmes les plus fous sur leurs compositions. En écoutant un beat funky, Sam blague : « Hey Ze, tu sais qui je verrais bien sur ce son ? George Clinton !! Ha ha ha ! » Ils ne le savent pas encore, mais la plaisanterie ne va pas durer. Ils vont en faire une réalité.
Episode III : Le retour des DJedis.
« On avait une sorte de « dream list » sur laquelle on écrivait des noms complètement fous. » raconte Ze. « Au début, c’était juste un jeu. Et puis on a fait le morceau avec ODB, peu de temps avant sa mort. Ca nous a marqué. On s’est dit qu’on ne pouvait pas en rester là, qu’il fallait imaginer quelque chose de plus grand. C’est devenu Nasa. » Nasa. Pour « North American South American ». Mais surtout pour la hauteur satellitaire à laquelle ils placent leurs objectifs. Les téléphones chauffent, l’argent file, le temps s’allonge. Nasa mange 5 ans de leurs vies. « Il n’était pas question que l’on s’arrête avant d’avoir quelque chose d’abouti. On ne fait ça ni pour la gloire, ni la fortune, juste pour le plaisir, par amour de la musique et de la création. » explique Sam. Sur leur liste magique, les noms sont cochés les uns après les autres. « La grande majorité des artistes ont répondu favorablement à nos sollicitations. Certains n’ont même pas demandé d’argent. » Euphoriques, portés par le grand frère Spike Jonze, ils imaginent les connections les plus fêlées. Notamment un duo absolument taré : Kool Keith et Tom Waits. Les rimes délirantes du premier sont mêlées au timbre de croquemort du second. « Spacious Thoughts » est un morceau de bravoure, joyau noir serti d’une camisole. « Bosser avec Tom a été une sacrée expérience. » raconte Ze. « Il nous appelait en pleinz nuit pour nous donner ses idées ! Quand tu es seul, en train d’écouter de la musique et que soudain Tom Waits t’appelle et te chante des trucs au téléphone avec sa voix d’outre tombe, je peux te dire que ça fait quelque chose ! Il est devenu un ami. » Tom… et tous les autres. Ils défilent un par un dans le studio du tandem. Emotions puissantes. L’excitation, la peur puis le bonheur d’être avec des géants. Sam raconte : « Ce sont des légendes et pourtant ils se sont comportés avec beaucoup d’humilité. George Clinton n’est pas arrivé en disant « Ecoute, je suis ce putain de George Clinton ! » Non, du tout, il est arrivé avec l’envie de rencontrer des types sympas et de faire de la bonne musique. Et ça s’est passé comme ça du début à la fin. »
Epilogue: Le ciel n’a pas de limite
Etage par étage, la fusée prend forme. « Spirit of Apollo » est un incroyable assemblage de pièces brésiliennes, de rouages funk, de pistons hip-hop, de métal rock, sous un fuselage pop universel et intemporel. Bien sur, sa production n’est pas une révolution et on peine parfois à entendre toutes les voix qui la compose. Mais ce qui rend ce disque unique, c’est bien l’histoire de Ze et Sam. Celle de deux gamins qui rêvent haut et fort. Et pour les rêveurs, le ciel n’a pas de limite…
Article paru dans le N° 113 de Vibrations










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