Jazz: Stade, toujours en roue libre


Avec “Freewheel”, Christophe Calpini et Pierre Audétat proposent une nouvelle variante de leur projet combinatoire en compagnie d’Erik Truffaz, d’Elliott Sharp et de Grégroire Maret. Une occasion pour revenir sur l’interview qu’ils avaient accordés à Vibrations lors de la sortie de “Art Brut Fe De Yoot”.

La foule se presse devant la scène du Cargo, le club mythique londonien, pour assister au vernissage de Art Brut Fe De Yoot, l’album hip hop le plus audacieux de ce début d’année. Une grande partie de l’écurie Big Dada, Roots Manuva en tête, semble particulierement curieux de voir à l’oeuvre le rappeur local Infinite Livez accompagné de Stade, la dernière recrue du label, projet expérimental polymorphe du pianiste Pierre Audétat et du batteur Christophe Calpini. En passant maître dans l’art de jouer live des sons préenregistrés, ces virtuoses du sampler se sont imposés comme des références majeures dans le domaine de l’improvisation électronique et leur performance est attendue à juste titre avec une certaine impatience.

Fidèle à son habitude, le rapper Infinite Livez joue la carte de l’humour en arrivant sur scène dans un déguisement extravagant. Sa présence scénique punkoïde et ses prouesses vocales délirantes capte d’emblée l’attention d’un public déjà convaincu. De leur côté, le binome Stade, déguisés en morts-vivant, se mélange les presets et compose imperturbablement des rythmes toujours à la limite de la régularité. Ce soir, le trio est accompagné de la chanteuse Joy Frempong, dont les scats électroniques époustoufflants s’accordent à merveille aux exubérances d’Infinite Livez. Il ne faut pas bien longtemps pour être subjugué par la puissance du groove bringuebalant de ces épigones facétieux de Sly Stone et de la Famile Adams.

Des rythmes sur mesure

On retrouve sur scène toute l’originalité du positionement artistique à la base de Art Brut Fe De Yoot. Un des impératifs de départ du projet était de ne jamais jouer deux fois le même morceau afin de conserver un esprit alerte et créatif. Lors des sessions d’enregistrement, les “erreurs” ne furent pas effacées ou rectifiées en postproduction. L’album conserve ainsi l’énergie brute des performances live et constitue véritablement un album de hip hop improvisé. Une démarche radicale peu commune dans un milieu plutôt marqué par un attachement immodéré pour la programmation.

Une scène que le duo connaît très bien puisqu’ils commencèrent leur collaboration au début des années 90, au sein du groupe de hip hop Silent Majority. Désormais, avec Stade les deux acolytes ont dépouillés leurs compositions de la rigueur métronimique des samples programmées. Comme le souligne Christophe Calpini, “lorsqu’on joue nos boucles, on a la liberté de constamment pouvoir accélérer ou ralentir les rythmes. Du même coup, les sons habituellement cycliques et machiniques deviennent un peu plus humain.”

Une approche qui implique nécessairement une prédilection pour la découverte et les rencontres. Stade se singularise ainsi par le foisonnement des collaborations hétéroclites qui se sont enchaînées à un rythme soutenu depuis 2004. Pascal Auberson, Nils Petter Molvaer, Erik Truffaz, Nya, Elliott Sharp Grégoire Maret, Wayne Paul ou encore, plus récemment, David Walters, sont quelques exemples des musiciens de tous horizons intégrès à ce projet générateur. Il leur arrivait quelquefois de mener trois projets différents dans le même mois. Il était souvent impossible de les réaliser autrement qu’en improvisant.

L’expérimentation tous azimuts

Grâce à leurs expérimentations tous azimuts et une approche tatonnante, plutôt que tatillone, le duo a pu consolider une complicité musicale et des automatismes d’un genre particulier. Comme l’explique Pierre Audétat, “avec ce projet, le travail de composition ce situe plus au niveau de la sélection des sets de sons. En général, on compare nos kits respectifs, on regarde lesquels fonctionnent les mieux ensemble, puis on leur donne le même nom. Celui-ci devenant généralement le nom du morceau”. A travers ce processus combinatoire, Stade compose des motifs qui agissent comme des prétextes ou intentions, plutôt que comme des productions musicales au sens strict du terme.

Progressivement, certaines lignes, certains choix se profilèrent de manière toujours plus significative de cette activité foisonnante. La rencontre avec Infinite Livez marque un tournant décisif. Cet ancien pensionnaire de la Chelsea Art School est assurément le représentant le plus inventif et prometteur de la scène hip hop britannique actuelle. Outre les grandes figures du free jazz, Infinite Livez avoue que « Jimbrowski », une jam atmosphérique et remplie d’humour des Jungle Brothers, l’a beaucoup inspiré pour cet album.

A l’instar des superhéros des bandes dessinées qu’il affectionne, Infinite Livez, semble mener au moins deux vies distinctes. Au quotidien il se présente sous les attraits d’une jeune homme raffiné, d’un calme olympien. Mais, une fois sur scène, il transforme chacune de ses apparitions en performances d’une grande intensité théâtrale. Rappeur, chanteur, improvisateur et performer hors pair, cet artiste complet possède le talent et le charisme pour transgresser les genres avec une aisance… décoiffante.

La rencontre d’Infinite Livez avec les deux mutants suisses fut marquante. « ils ont su réinterpréter le hip hop, tout comme la musique éléctronique et le jazz, en suivant une vision qui leur est propre. L’opportunité de nous rencontrer et d’échanger nos idées respectives nous a permis d’ouvrir de nouvelles orientations ». Loin des formules convenues, Stade vs Infinite Livez nous invite à nous départir des catégories prédéfinies afin d’aiguiser notre sensibilité à des langages musicaux inédits. Pierre Audétat s’en réjouit : “Il y a de plus en plus de place pour un esprit free dans les musiques actuelles”. Encore fallait-il être prêt au bon moment. C’est le cas de ce trio d’iconoclastes brillants. Qui signent, avec Art Brut Fe De Yoot, un album qui a toutes les qualités d’un manifeste.

ALBUM

  • Stade, “Freewheel”, 2009 (Sub Rosa)

SITE

Article paru dans le magazine Vibrations

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6 Réponses à “Jazz: Stade, toujours en roue libre”


  1. 1 Christophe août 24th, 2009 à 17:30

    J’ai simplement vu les photos des deux musiciens concernés et je me suis arrêté, je n’avais même plus envie de lire l’article ou de savoir quoi que ce soit sur eux. Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi les musiciens de jazz français et européens se sentent toujours obligés d’avoir l’air si sérieux et supérieur. Et au passage j’aimerais qu’on m’explique aussi pourquoi en parallèle des jazzmen américains qui auraient toutes les raisons de se prendre au sérieux sont si décontractés et humbles. C’est quelque chose qui m’insupporte de plus en plus. Il faudrait envoyer tous ce musiciens européens qui ont manifestement une très haute estime d’eux-mêmes quelques années aux Etats-Unis et les faire côtoyer des musiciens bourrés de talent et accessibles, ça les ferait peut-être redescendre sur terre…

  2. 2 Kalcha août 25th, 2009 à 11:39

    Christophe, vous devriez quand même essayer d’écouter les albums que Stade ont enregistré avec le rappeur Infinite Livez (deux studios + un live à ce jour) pour voir à quel point ces gars-là ne se prennent pas au sérieux justement. Mieux essayez de voir des vidéos live sur youtube… :)

    Je ne sais pas si la haute estime de soi connaît les frontières géographiques. Personnellement, j’ai rencontré des gens simples et des gens inutilement compliqués des deux côtés de l’Atlantique.

    Bonne écoute!

  3. 3 Christophe sept 16th, 2009 à 15:25

    Oui, bien sûr, je ne parle pas dans l’absolu mais je fais référence à une tendance générale concernant le jazz européen et cette tendance m’agace férocement. Cela dit j’vais quand même suivre tes conseils et écouter quelques titres, sait-on jamais…musicalement, chris

  4. 4 whiteponey sept 24th, 2009 à 8:17

    En l’occurrence, Stade n’est pas une grande réussite. Cet album, et je rejoins Christophe, se donne l’air d’assumer du lourd, et son contenu ne vole pas très haut. L’improvisation est au rendez-vous, mais encore une fois, le travail réalisé avec les machines est un gros boeuf qui tombe vite à plat. Manque cruellement de structure et de nivellement. Quant au riffs, faut vraiment se lever tôt pour entendre un truc qui avoine… Peu ou pas de thèmes… Je comprends que les mecs soient en colère contre le old school mais ptaing… Le mix est… Contemporain… Qui voudrait d’un son d’harmo digne d’un cochon d’Inde coincé dans une porte… Des infras inaudibles, une musicohrée parfois vraiment pas flatteuse. L’affiche semblait promotteuse, Truffaz est vraiment un featuring au sens pauvre du terme.

    Pourquoi Aphex Twin, Squarepusher et consort font de la bonne zique ? C’est sans doute mieux écrit et effectivement moins chiant dans l’ensemble.

    Le mérite est au moins de propulser ce nouveau son, en espérant que cela puisse inspirer une lignée de musiciens crossover, et amener un peu d’assise à cette musique, ouvrir la scène.

  5. 5 sébastien nov 9th, 2009 à 14:10

    Eh Whiteponey, Aphex Twin, Squarepusher et consort produisent de la musique en studio. Ces mecs poussent des carrés et le font très bien, dans une esthétique de mix très léchée, que t’appelle contemporaine. La démarche de Stade est très opposée. Ces mecs improvisent le tout en directe sans progra et cherchent des grooves nouveaux dans des textures inédites de sons concrets et de beats electronica et hip-hop, avec un son brute, plus rugueux, que j’apprécie bien. Personnellement, je déteste la tendance à chercher toujours des mixes hyper propres et puissants, mais super vides. Tu as pris quelques références intéressantes ok, mais dans l’ensemble la musique électronique n’a pas proposé “des mondes d’inventivité” ces deux dernières décennies. J’ai donc un avis différent du tien. Ca me fait plaisir de ne pas entendre un electro-jazz avec des boucles polies à la Bugge ou des métissages pseudo-ethno ou encore un hip-hop faussement old-school avec des impros 90ties. J’attends enfin de la musique électronique improvisée et jouée en directe. Ces mecs creusent là-dedans et ça c’est contemporain !

  1. 1 vibrationsmusic.com : Electro: Oy, comme une grande Pingback sur jan 11th, 2010 at 15:55

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