Expérience: Le futur de la musique


ILLUSTRATION: Marc Kremers

Bien que la musique n’a jamais été aussi omniprésente, cela fait plusieurs décennies qu’elles n’a pas aussi peu aidé ses auteurs à vivre. À l’occasion de l’Amsterdam Dance Event, Laurent Chambon est allé interroger experts, DJs, musiciens et mélomanes sur le futur de la musique pour Minorites.org. Une réflexion qui soulève beaucoup de questions sur les changements en cours, tout en posant un constat mitigé sur les alternatives à venir.

La musique c’est magique. On est bien ensemble quand elle est belle. On danse dessus, on baise dessus, on l’échange, on en parle sans fin… Surtout, la musique semble réussir là où la société a raté: les Noirs y sont libres et riches, les femmes belles et indépendantes, les gays s’amusent et ont la vie facile, et même les pauvres ont une chance de devenir riche. Mais la magie est en train de laisser la place à une sorte de chaos étrange que personne ne semble comprendre. État des lieux…

Un changement technologique

Un problème auquel pour l’instant personne n’a de solution est dû à une révolution technologique plus ou moins due à Steve Jobs, le gourou d’Apple. Il est en effet le premier à avoir compris qu’une révolution était en train d’avoir lieu avec la virtualisation de la musique: dès qu’on a un accès internet, un ordinateur et un iPod, plus besoin d’accumuler les CD ou des vinyles. Tout est stocké sur des serveurs en ligne et l’information peut être copiée quasiment gratuitement sur votre ordinateur, votre iPod et désormais presque n’importe quel appareil avec des hauts-parleurs ou une prise pour casque, et à l’infini.

L’industrie de la musique avait basé son modèle économique sur la rareté de l’objet. Il fallait des ressources matérielles et logistiques pour presser des disques et les distribuer au peuple dans des magasins spécialisés. Maintenant qu’un fichier musical est reproductible et distribuable à l’infini pour un prix proche de zéro, quel intérêt peut avoir une industrie chargée de la production et de la distribution d’objets qui peuvent désormais l’être gratuitement?

La fonction de recommandation

Dans le système industriel qui a été à son apogée dans les années 1990, les maisons de disques qui avaient créé leur légitimité sur un savoir faire technique (en gros, presser et distribuer des disques) et sur une fonction de prescription (un rapport étroit et très trouble entre clubs, radios, télévisions, magasins de disques et lieux branchés) se sont vautrées dans l’argent facile. L’assistante de l’assistant de la maquilleuse de Madonna arrivait en Jaguar et avait une secrétaire. On célébrait la sortie du dernier album de Michael en Concorde et backstage tous les abus étaient permis tant l’argent coulait à flot. Drogue, sexe, caprices de star et lifestyle de folie allaient de pair avec cet oligopole.

Le problème est que les DJs, ceux qui se sont forgés un nom sur leur faculté à sélectionner la bonne musique pour les masses, sont devenus des outils de promotion mercantile. Au point que le terme désigne désormais soit un pousse-disque qui parle vite et bêtement sur une radio avec une voix beaucoup trop compressée, ou une semi-star qui lève les bras dans des stades en promouvant un programme radio, une ligne de vêtements et d’autres grand-messes dans des stades. Si ces gens là n’ont plus un rôle ni de distribution, ni de sélection de la substantifique moelle pour les masses, à quoi servent-ils?

Une production de moins en moins chère

Outre l’effondrement du prix de la distribution de la musique, le coût de sa production a aussi fortement baissé. Franchement, entre une production à un million de dollars de certaines stars et les albums faits à la maison de quelques artistes inspirés, il n’y a aucune baisse de qualité. Pour produire un disque, il suffit d’un ordinateur, de quelques programmes facilement piratables, éventuellement d’un bon microphone et de quelques câbles. Le coût de production n’est pas financier ou matériel, il est humain: pour faire de la bonne musique il faut des artistes inspirés qui y travaillent dur.

Mais il n’est pas besoin d’une maison de disques avec des budgets faramineux pour sortir des sons agréables, quel que soit le genre choisi (à part le classique peut-être, et encore…). Donc le coût de la musique n’est plus matériel, il est purement humain: à combien estimez vous les longues années d’apprentissage, l’écoute attentive de milliers et de milliers de chansons pour se former une culture musicale et les mois de travail d’un artiste derrière son Mac que représentent une nouvelle chanson réussie? Rien du tout, cent euros, mille euros, un million, dix millions?

Si vous êtes noir ou indien, vos années de travail valent-elles autant que celles de Carla? Si vous êtes jeune et beau, votre jeunesse et vos avantages génétiques compensent-ils l’expérience et doivent-ils être estimés au même prix que quelqu’un qui bidouille ses claviers depuis 40 ans? Quand vous payez 99 centimes une chanson, pourquoi celui qui a passé tellement de temps et d’efforts ne touche finalement que quelques centimes? Qu’est-ce qui justifie que ce soit une maison de disques qui ne fait plus son travail qui s’enrichisse le plus?

On parle de piraterie, de téléchargements illégaux, du futur de la musique, des souffrances de l’industrie, mais je n’entend personne m’expliquer exactement comment les artistes, ceux qui sont à la source de ces chansons qui vous font vibrer ou danser, seront ceux qui seront récompensés par le raccourcissement de la chaîne entre l’artiste et son public. Est-ce vraiment normal qu’on parle de chance alors qu’on vit dans le mythe d’une société méritocratique?

La diversité

Par ailleurs, pourquoi les minorités sont-elles tellement présentes en amont, dans la fabrication des sons, des grooves ou des tubes, et que finalement ce sont des hommes blancs hétérosexuels que j’ai vu parler argent à l’Amsterdam Dance Event. Où sont les businessmen noirs, où sont les femmes qu’on entend chanter sur toutes ces chansons, où sont ces folles qui nous pondent des disques si tristes et plein d’énergie en même temps?

Beaucoup de DJs m’ont parlé de leurs tentatives de booker des sets, de se mettre à produire des concerts, car le peu d’argent qui est gagné avec leur musique va à leur maison de disques. Mais ce n’est pas évident pour tout le monde: pour faire un bon disque, il faut aussi ne pas s’épuiser à jouer des disques la nuit loin de chez soi. Et puis faire des concerts, c’est aussi une charge financière qui n’est pas toujours rentable, loin de là. Quand on a fini de payer pour le matériel et les musiciens, il ne reste pas grand chose.

La ruée vers l’or

Mon impression de l’ADE, c’était la ruée vers l’or: « il y a plein d’argent à faire, et devenir DJ est le futur ». Sauf que dans l’histoire ceux qui en vivent le mieux sont comme ceux qui vendaient des pelles aux chercheurs d’or: Apple qui vend iTunes et ses lecteurs de musique, encore Apple qui vend du matériel pour produire les chansons du moment, une armée d’agents et d’avocats est là pour faire valoir vos droits, et encore plus d’intermédiaires en tout genre sont prêts à optimiser votre carrière pour qui a suffisamment d’euros ou de dollars.

Je ne veux pas jouer au marxiste matérialiste lesbien, mais pourquoi seuls des hommes blancs hétérosexuels (pour la plupart) de plus de 45 ans ont le pouvoir dans ce qui reste de l’industrie musicale? Pourquoi les DJs les plus ambitieux sont-ils des jeunes hommes blancs hétérosexuels (pour la plupart) avec un égo aussi énorme et un intérêt aussi peu développé pour la musique en soi?

Je pense que le futur de la musique est soit très noir, soit totalement étrange. Très noir, parce qu’il y a un risque que l’industrie recrée son monopole d’antan avec l’aide des opérateurs télécom et des États, et qu’une minorité vive d’un accès rendu compliqué à la musique. Totalement étrange, parce qui si ce système s’effondre encore, on va avoir une situation dans laquelle plein de gens vont faire de la musique gratuitement ou presque. Va-t-on se retrouver comme il y a plusieurs siècles, avec des guildes d’artistes vivant dans la famine, parfois aidés par de généreux donateurs?

Le futur de la musique est tout sauf assuré, d’une manière ou d’une autre. Je n’ai vu aucun modèle économique qui me paraisse viable à long terme, en tous cas pour les artistes, et surtout l’industrie de la musique n’a pas tenu sa promesse d’émancipation. Et ça, c’est le signe qu’elle a échoué, avant même d’être totalement morte.

Cet article est paru sur le site www.minorites.org.

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4 Réponses à “Expérience: Le futur de la musique”


  1. 1 Dj A From E nov 28th, 2009 à 0:07

    Bon article, ponctué par une pointe d’humour fort appréciable à lire.

    Il aurait été toutefois intéressant d’associer à cette fameuse apogée des années 90 l’argument que cette période corresponde également à l’avènement du CD, que les consommateurs ont adopté avec engouement, souvent même au point de racheter toute une discothèque “numérique” qu’ils avaient déjà en vinyle! Qui plus est, les majors ont vampirisé tout le marché du disque, rachetant la quasi-totalité des labels indépendants à prix d’or dans le seul but d’imposer leur trust. Cela a nuit à la créativité d’une manière inéluctable, et a généré une standardisation que la toile à naturellement contrecarré en offrant au consommateur une visibilité plus juste de la qualité de la scène actuelle. Je rajouterais par ailleurs que cette « démocratie de marché » a suscité une désaffection du public pour le support disque de moins en moins attrayant, car de moins en moins exigeant en terme de recherche visuelle des pochettes et de leurs contenus…Inutile de parler du contenant…L’histoire prouvera que peu d’albums majeurs ressortiront des catalogues des majors dans ce début de 21ème siècle…Alors que les années 90 étaient forts prometteuses… Aujourd’hui les indés en France, c’est 5% du chiffre d’affaire de l’industrie du son….alors qu’ elle est de 20% en Angleterre…Par ailleurs vous constaterez que le seul segment en évolution dans le disque sont les musiques du monde. A croire que le melomane a besoin d’air frais…

    Puis, de nouveaux modèles économiques, trop peu abordés par les penseurs, ont émergés et biaisent quelque peu la diabolisation faite à l’encontre du téléchargement. Je fais allusion aux marchands de l’occasion qui vendent depuis plus de dix ans un volume physique gigantesque à des prix réalistes, et ce, à la barbe des statistiques et de l’industrie du disque… Aujourd’hui je serais un artiste signé en major que je me retournerais contre ces derniers pour faute et manquement à leur devoir de défense des mes intérêts. Ils pleurent une crise majeure que tout le monde, exceptés eux, a su voir venir avec l’explosion du MP3 et des sites de téléchargement dit illégaux, et scandent à tout va des lois Hadopi déjà caduques avant même d’être votées.

    Par ailleurs il serait bon d’arrêter de croire que ceux qui téléchargent sont des acheteurs reconvertis au piratage. A l’époque du Vinyle ou du CD quand j’allais chez Monsieur tout le monde, j’étais rarement impressionné devant sa collection de disques… Tout le monde, moi y compris, avait le même disque de Céline Dion, de Johnny, de Bruel et achetait une fricassée de compilations douteuses pour les booms familiales qui devaient rapporter aux maisons de disques de substantiels profits. Naturellement, aujourd’hui les compils on en a plus réellement besoin, tout comme les disques ne recensant qu’un ou deux titres majeurs ou encore les singles à 30 francs ! Aujourd’hui Mr Tout le monde peut, grâce au net, élargir son spectre grâce à la toile et moi je dis que c’est tant mieux!

    Pour finir, je conteste votre assertion consistant à penser que le futur de la musique est tout sauf assuré. Celle dernière n’a pas été conçue avec EMi, Sony, Universal et Consorts. La boucle est bouclée, c’est tout. Les artistes doivent retrouver leur statut de saltimbanques et faire vivre leurs idées et inspirations sur la scène et non sur les pages de Gala…Pour ensuite se plaindre en chanson des impôts pharamineux qu’ils doivent au Fisc. Aussi longtemps que l’homme vivra, la musique aura un rôle central. Il est temps de faire place à l’artisanat et de concevoir la musique enregistrée comme une œuvre de démocratisation. Il est temps de faire place à l’artisanat et de vendre ses disques via des labels de proximités qui n’utiliserons les majors que comme rouleaux compresseurs si la demande devient trop dure à gérer, tant ces dernières ont les moyens à tout point pour satisfaire une demande qui ne sera pas générées artificiellement à coup de matraquage médiatique. De toutes les manières, la convergence dans lesquelles les maisons de disques se sont inscrites en s’associant à des magmats de la presse, du cinema, ou de l’industrie va dans ce sens…

    En Afrique où le marché n’est pas aussi structuré qu’en Occident, il est coutume que les artistes (qui vivent essentiellement de leurs prestations live) se voient offrir de l’argent publiquement par leurs admirateurs en guise d’encouragement pour leur talent…Une forme de mécénat en cash que je trouve juste avec du recul. A défaut d’arranger Bercy, cela permettra au moins de purger un univers pollué par un narcissisme et un opportunisme qui occulte le travail des grands inspirés…

  2. 2 Maud déc 2nd, 2009 à 22:19

    Bel article, quoiqu’un peu alarmiste… Vous savez, dans l’ère des technologies et des outils gratuits que promettent Internet, les artistes ont les premières loges quant à la décision du destin de leur carrière.

    Avant, les jeunes artistes se ruaient dans les boîtes d’enregistrement, déboursaient des sommes folles afin de produire un démo qui éventuellement (mais pas assurément) allait passer d’une main à l’autre, d’un producteur à l’autre, en espoir qu’un de ceux-là voit l’étoffe d’une mine d’or dans leur musique.

    Mais où trouver l’argent, quand le succès n’est pas assuré?

    Sur mon blogue qui parle de Musique en ligne, j’exprime que les artistes sont et ont toujours été LA marque, le branding. Les artistes sont aimés par les fans, alors pourquoi ne pas se rapprocher de ceux-là? Bien sûr, la Material Girl se promenait en limousine et demandait à sa bitch d’aller lui presser un jus d’orange, mais les temps ont changé. Pour devenir une star, il n’y a pas d’ascenseur qui mène au succès : il faut prendre l’escalier.

    Pour une fois, il n’y a pas d’algorithme, pas de formule magique. iTunes continuera à vendre des chansons à la pièce, et la musique continuera son chemin, parfois illégalement, mais parfois légalement aussi. Dans une étude britannique publiée récemment, on étudie le comportement de consommateurs de musique qui téléchargent illégalement. Saviez-vous que ce sont les personnes qui achètent le plus de disques? Ne généralisons pas, mais l’espoir, lui, est bien là!

    En terminant, je tenais à vous mentionner le cas de plusieurs artistes connus qui décident délibérément de donner leur musique gratuitement sur Internet. C’est le cas du dernier album de Nine Inch Nails, qui a été sacré l’un des albums les plus vendus en 2008!!!

    L’avenir de la musique en ligne est certain… Allez lire mon blogue, vous en tomberez en bas de votre chaise! :)

    Bien écrit, bel article!

  3. 3 Philippe déc 4th, 2009 à 18:49

    D’après moi, Sony à tué l’industrie de la musique avec le support qu’est le CD. Et il frappe de plus belle avec le DVD et le Blue-Ray pour les autres industries. Ca coute pas cher à produire… les compagnies s’en mettent plein les poches…. les consommateurs voient leurs achats devenir inutilisable après quelque mois si leurs support est pas entreposé dans un coffre fort avec une quantité de matériel audio. C’est la porte grande ouverte pour l’alternative facile qui est l’industrie du Mp3 ou n’importe quel format digital de médiocre qualité. Dans combien de temps on pourra écouter du “raw” audio téléchargeable sur internet ? Les compagnies de disques devraient plutôt se tourner vers une version mémoire flash ou autre support qui peut durer des années à tourner dans notre laveuse et sur notre lecteur… Avec la possibilité de mise à jour avec un access à un portail fan avec des Goodies. Ce qui serait possible pour l’industrie, c’est que les gens achètent la cartouche d’un artiste qu’ils aiment et puissent profité du travail de l’artiste sans payer pour 30 CD et quelque DVD… + les bonus et tout. Tu l’achètes une fois et ta accès à sa carrière passée, présente et futur. Y’a tellement de possibilité mais ils ne feront rien parce que le CD ça coute moins d’un sous a produire… alors la production est a moindre risque et même si l’artiste ne vend pas beaucoup d’albums… il y a toujours un profit pour la maison de production et les artistes ont toujours une bagatelle… Les consommateurs déçus arrêtent d’acheter et piratent et les profit baissent… et on accuse les pirates… c’est les producteurs qui tuent l’industrie avec le CD… pas les pirates. Je me répète mais c’est pour ceux qui comprendraient pas

    Pour l’instant… j’achète quand même des CD, même si je sais que il va finir cassé en deux dans une poubelle.

    Myamoto, Président de Nintendo, avait si bien dit : Les support CD, DVD ne sont pas des supports envisageables dans le futur pour les consommateurs… Tout le monde se tourna vers Sony et riait de Nintendo. Payez maintenant.

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