Hip-hop: Speech Debelle, succès thérapeutiques


A l’heure des hommages de fin d’année, retour sur Speech Debelle qui a gagné le Mercury Prize 2009 grâce à son premier album “Speech Therapy”

Sur son poignet gauche, Speech Debelle s’est tatoué une bandelette de notes musicales dans laquelle est insérée l’intrigante formule « Pain is Love ». Souvenir d’une adolescence exempte de romantisme mièvre, cette phrase caractérise adéquatement une chanteuse ambivalente dont les expériences vécues façonnent chacun des mots. Une posture sans artifice qui lui permet avec « Speech Therapy » de signer un premier album admirable d’authenticité.

La clé des chants

Dès la sortie de son premier single « The Key », la jeune femme frappait grâce au contraste saisissant entre un discours mature et un timbre curieusement juvénile. Quelque part entre la fougue joviale d’une Roxanne Shante et des introspections acoustiques très mélodiques, Speech Debelle proposait une alternative originale dans l’univers hip-hop. « Je pense que mon style fait ressortir des facettes distinctes de ma personnalité » précise la jeune londonienne à ce propos. « D’un côté, le caractère agressif et entier propre au hip-hop. De l’autre, je me sens très proche de chanteuses comme Tracey Chapman ou Lauryn Hill. Elles ne cherchent pas à nous convaincre absolument qu’elles sont les meilleures MC’s. Leur but est simplement de nous communiquer leurs sentiments. ». L’observation anthropologique d’une petite brute de quartier, la description caustique des aléas d’une journée de travail ou les implications nuisible d’un relations avec son collocataire, tous ses textes suivent l’intensité émotionnelle qui rythme son quotidien.

Bien qu’elle aspirait à devenir chanteuse, Speech a rapidement déchanté en raison d’une voix qu’elle qualifie elle-même de détonnante. Elle se tourne alors du côté du hip-hop qui constituait, selon elle, une manière appropriée pour transposer musicalement son attirance de longue date pour l’écriture. A titre d’exemple, elle cite un morceau tel que Slippin de DMX qui lui a permis de prendre conscience « à quel point le rap représente une évolution naturelle de la poésie ».

Au niveau de la production, « Speech Therapy » doit beaucoup à l’influence de « Bitter » de Michelle Ndgecello. « Dans ce concept album, chaque son est la résonnance de quelque chose d’aigre. J’ai recherché à produire cette démarche homogène grâce auquel chaque partie, chaque son, renvoie à l’ensemble ». Pour parvenir à ses fins, Speech s’est adressé auprès de Wayne Lotek, de Lotek HiFi, alors qu’il passait quelques jours à Londres pour renouveler un visa de séjour en Australie. Après des première tentatives lorgnant du côté du grime, leur collaboration ne tarda pas à prendre une direction instrumentale jazzy. En 2007, elle passe six semaines à Melbourne dans le home studio de Wayne, accompagnée de musiciens locaux. Le résultat se présente sous la forme de cette imbrication audacieuse qui conjugue la sincérité abrupte des propos et la chaleur des orchestrations.

A la mauvaise enseigne

À la fois vulnérable et aguerrie, la jeune chanteuse a envisagé ce premier album comme une séance de thérapie dans laquelle elle conjure certaines péripéties d’un parcours mouvementé. Sans pour autant joué dans la surenchère spectaculaire, “ Speech Therapy” instille de la première à la dernière note les stigmates d’une période tourmentée. En effet, suite à des dissensions familiales, Speech Debelle doit quitter le foyer monoparental à l’âge de 19 ans et partage pendant près de deux ans le quotidien des laissés-pour-compte londoniens.

Sans réel moyen de subsistance, elle est contrainte d’emménager dans un « hostel ». Des logements sociaux, dénommés ainsi parce qu’il s’agit souvent de vieux hôtels réaffectés, qui constituent les points de chute basiques alloués gracieusement aux sans-logis par le gouvernement britannique. « On y trouve des gens de tous les âges et de tous les continents qui n’ont aucune autre solution d’hébergement. Certains n’avaient jamais eu un sou, d’autres avaient tout perdu à cause de la drogue ou d’un faux pas ». Envisagé initialement comme une solution temporaire, ce programme de réinsertion implique quelques effets pernicieux lorsqu’on cherche à lancer une carrière musicale. « Si on recommence à travailler à mi-temps, le loyer est souvent supérieur au salaire, » relève Speech Debelle. « Si l’on travaille plus de 16 heures par semaine, il n’est plus possible d’obtenir des subsides pour suivre une formation. Du même coup, même en y mettant beaucoup de volonté, ça se transforme vite en une voie sans issue et les gens finissent par ne plus rien faire du tout ». Même si elle avoue « s’être totalement perdue », Speech a su éviter les écueils de cette impasse et admet avoir beaucoup appris durant ces deux années passées dans la marge.

Prendre de la hauteur

Elle reconnaît avoir appris à être humble en côtoyant « des personnes qui se retrouvaient là après avoir commis des actes exemplaires» ou encore «en découvrant la gentillesse d’employés qui nous offraient les sandwichs juste périmés ». Autant d’expériences qui témoignent surtout de l’indigence dans laquelle se trouvait Speech tout au long de ce difficile apprentissage. « La faim est certainement la chose qui m’a le plus marqué durant cette période et c’est ce que j’évoque dans Searching. J’avais le beurre, mais je n’avais pas le pain et lorsqu’on se retrouve régulièrement dans cette situation on peut vraiment faire des choses stupides. » Elle finira tout de même par trouver quelques activités licites pour arrondir ses fins de mois et, par-dessus tout, parviendra à relever la tête grâce à sa passion pour la musique.

Par-delà le marasme quotidien, Speech semble plus que jamais prête pour surmonter toutes les difficultés. « J’ai grandi près d’un parc montagneux et cela a influencé ma manière de voir la ville. Lorsqu’on grandit à Londres, la vue est généralement toujours bloquée par un bâtiment, puis par un autre bâtiment. Il est difficile d’imaginer que le monde t’appartient, tout simplement parce que tu ne peux pas le voir. En me promenant régulièrement dans ce parc j’ai appris à surplomber mon environnement, à me rendre compte à quel point le monde était grand, mais qu’il était toujours possible de le dominer. C’est un peu le message de tout l’album. Malgré les multiples obstacles que l’on rencontre, il y a toujours de l’optimisme. »

ALBUM

  • Speech Debelle, “Speech Therapy” (Big Dada)

Article déjà paru dans le magazine Vibrations N° 115 (juin 2009)

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