
Photos: Joël Vacheron
Redécouvert en grande partie grâce des compilations, le T. P. Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou s’offre une seconde adolescence avec une tournée mondiale et de nouvelles sorties en préparation. Pierre (Saxophone) et Vincent (Chant) reviennent sur l’épopée du Tout Puissant Orchestre à l’heure des commémorations d’indépendances et du regain d’intérêt sans précédent que connaissent les productions funk en provenance d’Afrique de l’Ouest.
Comment a commencé l’aventure du T.P Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou où vous produisiez-vous?
Vincent: L’histoire a débuté petitement à partir d’un orchestre qui s’appelait Sonny Black’s Band. Son propriétaire, qui était marié à une Française et devait retourner en France, l’avait cédé à un compatriote qui possédait une société dénommée Poly-Disco. Lorsqu’il a renommé l’orchestre, il désirait garder un nom qui soit proche de sa raison sociale. C’est comme ça que le groupe a vu le jour sous le nom de Poly-Rythmo. À l’origine, il était composé de huit personnes et le groupe s’est peu à peu entouré d’autres instrumentistes. Les discothèques sont nées en grande partie grâce à Poly-Rythmo et nous nous produisions un peu partout, mais notre lieu de prédilection était sans conteste le Zénith. Un bar dancing dans lequel nous jouions tous les samedis et dimanches. C’était un lieu sacré qui, aujourd’hui encore, fait la fierté du Bénin. Les gens sont nostalgiques de cet endroit, ils voudraient bien revoir un autre zénith maintenant que le Poly-Rythmo est en train de faire le tour du monde. Il faut qu’on s’y mette vraiment pour le créer notre Zénith… Sinon, on jouait un peu partout pour des mariages, des fêtes diverses, les anniversaires officiels, etc. On était plus avec le gouvernement de l’époque et il n’y avait aucune manifestation pour laquelle nous n’étions pas sollicités. D’ailleurs, on nous appelait orchestre national, alors que nous ne l’étions pas…
Q: Vous avez donc jouez un rôle social et politique particulier après l’indépendance ?
Vincent : Il faut dire que depuis les indépendances, le pays ne décollait pas. On tâtonnait, il y avait des coups d’État par-ci par-là. Ce sont les mêmes qui revenaient et qui repartaient. À un moment donné, un militaire a pris le pouvoir et, pour cette fois-ci, tout le monde prenait conscience que quelque chose allait changer. Il fallait par conséquent coller à cette réalité, participer à ce mouvement pour donner plus de chances au gouvernement, afin que l’espoir qui était né de ce coup d’était devienne une réalité. Notre chef d’orchestre Mélomé Clément a eu l’ingéniosité de composer beaucoup de très belles chansons à propos de la révolution. Les gens au pouvoir a compris qu’à travers nous ils leur étaient possible de porter au mieux l’idéologie marxiste-léniniste qu’ils véhiculaient. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés à jouer dans toutes leurs manifestations officielles. On pouvait nous contacter une demi-heure à l’avance, nous nous déplacions pour être présents. Malheureusement, le gouvernement ne nous a pas supportés comme nous les avons supportés. Nous ne cessons pas de le répéter, maintenant que le mal est fait, nous ne pouvons pas revenir en arrière… Maintenant, avec le renouveau démocratique, nous restons plus distants.
Q: En cette année de commémoration de l’Indépendance, comment envisagez-vous votre engagement politique ?
Vincent: Est-ce que les Indépendances nous ont apporté quelque chose de positif ? C’est la question que nous nous posons d’abord. C’est vrai nous nous sommes libérés, ce qui est capital. Mais cette libération, est-elle totale ? À mon avis, elle est dépendante. Nous ne pouvons rien produire nous-même, tout provient de l’extérieur. Il n’y a que la direction du pays qui est devenu libre, tout le reste est attaché aux colonisateurs. Autrefois à l’Occident, aujourd’hui c’est plus la Chine. Nous sommes là, nous observons. Le Poly-Rythmo se demande qu’est-ce que l’on va fêter ? On va fêter 50 ans, mais 50 ans de quoi ? Qu’est-ce que nos enfants, nés après les indépendances, conservent comme espoir pour demain ? À notre âge, nous devons continuer de travailler pour apporter le peu à la maison. En principe, 50 ans après nous devrions avoir des réserves dans lesquelles nous pouvons puiser facilement pour vivre au soleil. Mais nous devons continuer de travailler. Fêter l’indépendance c’est bien et si on nous sollicite pour faire un concert nous allons le faire. Nous avons déjà été sollicités par quelques pays, mais en ce qui nous concerne, on s’occupe plutôt de notre tournée.
Q: Comment les nouvelles générations accueillent-elles votre musique ?
Vincent: Tous les enfants adorent ce que le Poly-Rythmo a pu faire avant même la naissance de leurs parents. Tout ce qu’on a fait est encore d’actualité et ça revient dans les fêtes de société. Tout le monde se retrouve dedans, même les petits-enfants aiment chanter Poly-Rythmo. Il faut comprendre que nous avons laissé un patrimoine qui va traverser les générations et les âges. Nous avons toujours fait de la musique de jeunes.
Pierre: On peut également compléter qu’actuellement, les gens ont autant besoin de nous dans les places de danses que dans les concerts. Les gens de notre génération ont aujourd’hui des problèmes. Ils sont bloqués à la maison, ils ne peuvent plus sortir, ils ne peuvent plus aller se divertir, se réjouir… Mais ils voudraient revivre le vieux temps!
Q: Ce revival funk se fait donc ressentir également en Afrique ?
Pierre: Oui, cette ancienne génération c’est celle qui est encore restée mélomane aujourd’hui. La nouvelle génération, c’est la “génération Yo”, et c’est un milieu de parade. Les gens respectueux, ceux qui sont à la retraite et qui veulent se dégourdir et faire un peu de sport, ils ont besoin de réécouter les anciennes musiques pour pouvoir danser les anciennes danses. Il y a donc beaucoup de nostalgie.

Q : D’ou venait votre inspiration musicale et comment accédiez-vous aux productions de l’époque ?
Vincent: Chez nous, au Bénin, nous n’avions qu’une seule source, la Radio Nationale. Mais lorsque nous parvenions à sortir pour aller, par exemple au Niger, nous avions accès pour la première fois aux musiques européennes. Ça nous donnait l’occasion de faire des provisions pour ensuite les écouter et les interpréter. C’est comme ça que nous avons découvert ce qui venait de l’extérieur comme le jazz, la soul, le funk… À l’époque, il n’y avait pas assez de discothèques. Les discothèques sont nées au Bénin pour vendre les oeuvres Poly-Rythmo, parce que ça coulait.
Pierre: À Cotonou, on écoutait également la Voix de l’Amérique. On était tous branchés, on écoutait de la soul music et on s’est inspiré de ces rythmes pour faire nos propres compositions. Leurs origines étaient plus ou moins africaines, ce qui nous permettait d’avoir plus de facilité pour évoluer avec ce genre de musiques. C’est ainsi que c’est parti et nous avons composer plus de 500 titres.
Q : Comment produisiez-vous vos morceaux ?
Vincent : Nous avions un producteur principal qui avait les moyens de nous emmener dans les studios au Nigéria, comme ceux d’EMI par exemple, c’était un très grand studio. Pour les producteurs qui n’avaient pas les moyens de financer un voyage pour le Nigéria, nous enregistrions avec un seul Nagra pour tout l’orchestre. Nous avons enregistré des dizaines de titres par mois qui sortaient sous la forme de 33 tours. Nous n’étions dépendants d’aucun labels, c’était de l’autoproduction, nous étions totalement libres.
Q: Quel est votre avis sur l’engouement des labels occidentaux pour ressortir des groupes africains des années 60 et 70 ?
Vincent: Ne vous arrive-t-il pas d’avoir quelquefois envie de manger quelque chose que vous n’avez pas mangé depuis longtemps. Des moments où vous vous dites, je suis fatigué de tout ce que vous me servez à la maison, offrez-moi quelque chose de nouveau! Les groupes qui ressortent aujourd’hui en Europe, n’intéressaient pas trop autrefois parce que leur musique était calquée, c’était une musique d’exportation. C’était souvent des musiques mandingues, en provenance du Sahel. Les Européens ont tellement écouté ces musiques qu’ils ont envie de quelque chose de nouveau, de différent. Ils ont découverts que les anciens groupes avaient fait quelque chose de particulier, possédant une certaine beauté. Aujourd’hui, nous ne sommes pas tellement surpris par cet engouement. Ce qui nous a vraiment le plus surpris, c’est de voir des Européens chanter nos chansons dans nos patois. Ça, c’est le plus beau!
Q: Vous avez récemment collaboré sur un titre avec Franz Ferdinand, comment réagissez-vous au fait que des groupes occidentaux citent vos musiques comme sources d’inspiration ?
Pierre: Oui, nous avons fait des nouveaux enregistrements avec Franz Ferdinand et ils nous ont vraiment surpris en nous avouant qu’ils ont eu envie d’aller vers la musique en écoutant nos chansons. Ils ont tout fait pour pouvoir enregistrer une chanson avec nous. Les gens apprécient ce qu’ils ne connaissent pas, ce qu’ils n’ont jamais entendu. La demande est désomrais très forte, les groupes qui naissent actuellement sont obligés de puiser dans ce qu’il y a en Afrique pour rester au top..
Vincent: C’est vraiment une situation surprenante. Nous nous trouvons dans un petit pays d’Afrique, comment est-ce que nos oeuvres finissent par inspirer des musiciens anglais aussi talentueux? Ce sont vraiment de très bons garçons, ils sont très respectueux et ils ont une inspiration à fleur de peau. Ils savent travailler, l’enregistrement en studio était vraiment génial. Nous avons en commun le funk, donc nous allons pouvoir encore travailler ensemble. Nous préparons actuellement un album composé essentiellement de nouvelles chansons.
Q : Quel effet cela procure de faire votre première tournée mondiale à l’aube des 70 ans, ?
Vincent : Notre manager (ndlr: la journaliste Elodie Maillot) travaille très bien et actuellement nous n’avons plus de repos, nous travaillons sans cesse. Nous sommes actuellement au Portugal, nous allons partir au Danemark, en France, en Angleterre, en Irlande, au Québec, aux États-Unis et l’année prochaine, on a une liste assez élogieuse de concerts qui nous attendent. C’est un Nouveau Monde qui s’ouvre à nous et nous allons en profiter autant qu’on le pourra. On veut simplement donner le bonheur que les gens attendent de nous lorsque nous nous produisons en concert. Qu’ils ne se lassent pas et que nous puissions vivre un univers merveilleux de musique, de funk et de musique vaudou.
Pierre: Cette tournée mondiale c’est une découverte pour nous. On voit un public différent de celui qu’on avait l’habitude de voir chez nous, d’autres façons de vivre, d’autres façons de faire. C’est pour cela qu’on va beaucoup au contact des gens pour discuter et essayer de les provoquer un peu, pour voir comment ils réagissent. Nous sommes des compositeurs et tout cela c’est une manière de nous offrir des films à travers lesquels on apprend beaucoup. Nous sommes vraiment très contents.
Vincent: Pour l’instant, ce sont les anciennes chansons que le public veut entendre et c’est tant mieux. Cette tournée prouve que le travail que nous avons fait il y a trente ou quarante ans n’était pas mauvais. Il s’agissait de musiques naïves puisque nous étions âgés entre 16 et 20 ans. Nous aimions la musique, nous voulions faire de la musique et notre but était avant tout d’égayer les gens. Si le monde aujourd’hui reconnaît la qualité de ce que nous avons fait, on ne peut que rendre grâce à Dieu.
Q: Pouvez-vous encore ajouter quelque chose sur votre rapport aux musiques vaudou ?
Vincent: Nous utilisons tout l’arsenal des musiques vaudou. Les tam-tams, les cloches, les castagnettes,… tout cela vient de chez nous, du pays vaudou. Nous les intégrons autant que nous pouvons dans les morceaux que nous fabriquons et on a créé des morceaux de musiques vaudou à une époque donnée. Le sapata ou le sato ont été construits sur un fond de musiques vaudou. Nos aïeux ne connaissaient que cela avant la pénétration coloniale, ce sont les dieux qu’ils vénéraient et nous sommes nés dedans. Aujourd’hui, le christianisme est un peu partout, mais le vaudou reste très puissant.
Q: Cela ne pose-t-il pas un problème de mélanger cette tradition avec des musiques occidentales ?
Vincent: C’est notre patrimoine et nous l’utilisons comme nous voulons, nous n’avons pas d’interdit. Je vous le dis, nous sommes des enfants du vaudou, à la seule différence que nous ne sommes pas des adeptes. J’aurais bien aimé être un adepte du vaudou, avoir les cicatrices, danser, porter les apparats du vaudou, j’adore ça! (posté en embuscade, Mélomé Clément éclate de rire)… Nos parents nous voient faire et nous savons que ne pouvons pas aller au-delà de ce qui est permis… Nous restons dans les limites de l’exploitable.
WEBSITE
CONCERTS
- 25/06/2010 Berlin - Haus der Kulturen der Welt
- 27/06/2010 Lisbon - Fondation Gulbekian
- 02/07/2010 Roskilde Festival - Roskilde-Festival
- 04/07/2010 Rotterdam Metropolis Festival
- 09/07/2010 Worldwide Festival - Sète
- 11/07/2010 Lincoln Centre - New York
- 15/07/2010 Chicago / Millenium Park
- 17/07/2010 Quebec Festival
- 20/07/2010 Cabaret Frappé - Grenoble
- 22/07/2010 Mar de Musicas - Espagne
- 24/07/2010 Festival of World Cultures - Dun Laoghaire
- 25/07/2010 WOMAD - Charlton Park










Superbe interview ! Multifacette , intelligente et qui reflète la sagesse de ces “bonzes” béninois. Je serai très heureux si vous vouliez bien m’authoriser à relayer cette page sur > jammagica. blogspot.com < ,blog qui est entièrement dévoué à Poly-Rythmo. Tous les liens qu’il vous plairait d’ajouter y serai portés. Vous y trouverez leur discographie complete (presque…c’est en cours) et j’essaye d’être le plus respectueux possible du travail de chacun. Grand merci Joël Vacheron pour cette interview et pour votre réponse.