Festival: Transmusicales 2010, nos révélations

décembre 14, 2010
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Photo: Ava Luna par Ilana Shulman

Tiercé gagnant de l’édition 2010 : Ava Luna, Blitz The Ambassador, Bomba Estéreo

Jour 1

La veille, en warm-up, Arno avait rejoint Stromae pour son premier live (convaincant) sur la scène de l’Aire Libre, alors que dehors tombait un crachin de pluie et neige mêlées. Mais, jour J comme jeudi, les Transes Musicales de Rennes débutent sous un soleil incongru qui caresse la nuque du festivalier. Il s’en trouve réconforté, au pied de la montagne : une centaine de concerts en trois jours, un régime roboratif de pintes et de galettes-saucisse, un sommeil jet lagué et tout de suite une première navette blindée pour rejoindre l’austère Parc Expo. En ouverture, les deux harpies canadiennes de The Pack A.D. donnent le ton de la première soirée : on gueule, on joue fort et on s’en va. Même si Maya Miller cogne sa batterie comme une ado, Becky Black sort du lot, attitude, voix et jeu de guitare au-dessus de la mêlée néo-garage. Un parterre de trentenaires emmitouflés apprécie. Mais pour revoir le duo le lendemain, il faudra faire une grosse connerie durant la nuit… The Pack A.D. se produisant au centre pénitentiaire pour hommes.

Les tympans déjà bouillants, premier changement de hall via le réfrigérateur extérieur. Direction Lars & The Hand Of Light, précédé du tube relatif Me Me Me et d’une réputation flatteuse, qui se révèle pénible sur scène : Le croisement de la pop 80′s et de vocalises sixties est plombé par une interprétation cacophonique, l’absence de basse n’aidant pas à sa structuration. « Est-ce que vous kiffez ? », tente le Danois Lars. Bah… non. Dans la foulée, même déception du groupe qui franchit mal le cap du studio au concert. The Phenomenal Handclap Band ne dépasse pas le stade du gadget et on s’amuse à capter tantôt des bribes de The Doors, Jorge Ben et l’hédonisme de LCD, sur des compos plus prétentieuses que bien troussées. Le tout se heurtant à notre urgence d’aller voir ailleurs. là, où on en termine avec la plaisanterie. Doté d’un son sur-lourd qui frappe au plexus, Egyptian Hip Hop (rien à voir) est ce très jeune groupe mancunien dont la puissance structure une passerelle entre cold wave et electro-rock. Organique et synthétique, noir corbeau et lueurs dancefloor, avec des tics vocaux piqués à Robert Smith. Gros potentiel, malgré les avis partagés.

Le projet Donso, emmené par Pierre-Antoine Grison (connu pour son projet Krazy Baldhead chez Ed Banger), fonctionne à moitié. Alors que les chansons mandingues se retrouvent engoncées dans les programmations, le quatuor franco-malien carbure sur son versant le plus électronique, avec le tama et le n’goni en surcouche. On demande à revoir. Toujours pas de quoi se rouler par terre, donc, à l’heure des très attendus Funeral Party, auteurs de l’irrésistible single NYC Moves Around To The Sound of L.A… qu’on n’entendra pas. Mais emmenés par le furieux Chad Elliott (sous tee-shirt  »Brian Jones Lives »), les Californiens possèdent un charisme étudié et une brutalité maîtrisée, de sorte que le groove est poussé dans ses retranchements bruitistes. Propulsée par ses tubes, la fusée Funeral Party n’attend que quelques réglages pour cracher le feu dans les festivals de l’été et on ne s’étonnerait pas de voir Chad Elliott retourner un jour la foule cramée de Benicassim.


Les écoutilles doivent ensuite se coltiner le duo français Beataucue, dont la virtuosité branleuse digère les années 90, Ed Banger et la booty house. En poussant loin le bouchon dans l’oreille. Mais le pilonnage ne perce pas le mur qui bouche l’horizon d’un son construit à coups de disqueuse et d’armes lourdes. Autre machine de guerre, avec une intro de bombardement et un lightshow de batterie anti-aérienne, le super-trio Magnetic Man réunit la fine-fleur du dubstep (Skream, Benga et Artwork planqués derrière leurs laptops et un MC) sur son versant le plus oppressant, avec basses dans ta face et lasers dans les yeux. Almost There (avec la voix de John Legend) et I Need Air seront les seules respirations dans un tunnel d’infra-basses. Mais ces trois talents s’additionnent-ils vraiment ?

On croit en tout cas en rester là : Audrey Katz terminant son set sur Satisfaction de Benny Benassi, il semble effectivement que ce soit le signal du départ. Mais c’est The Toxic Avenger, pour la première fois en live avec guitare et batterie, qui ajoute une couche de plomb fondu sur une soirée déjà écrasante. Derrière le titre de son album Angst écrit en néons, il assène une techno indus parfois allégée par le vocoder et quelques tournes housy, en formant un bloc et une attitude de groupe. La bonne surprise, sur le fil. En attendant la navette retour par une température polaire, un concours de chansons pourries est remporté par Dragostea Din Tei de O-Zone. Dans le bus : « J’ai pas ééénormément bu, c’est bon, je peux aller en cours. » Il est décidément temps de ramasser nos os brisés et de jeter tout ça au lit.

Jour 2

Le deuxième jour, c’est tout de suite plus confus. De rendez-vous en impondérables, on a vite fait de rater des choses (Dengue Fever qui a fait sensation) et il faut se concentrer sur l’essentiel. L’essentielle 2010, c’est Janelle Monáe, dont « The ArchAndroid » a été élu album de l’année par Vibrations. Satisfaite de son concert parisien de la veille mais fatiguée (sa voix l’a lâchée trois jours plus tôt), la nouvelle star ne gardera pas un grand souvenir des Trans : enchaînements approximatifs, pépins techniques… ça ne ressemble pas à cette perfectionniste. Désormais épaulée par une formation étendue avec cuivres, bassiste et danseuses, elle transpose sur scène son concept rétro-futuriste inspiré du Metropolis de Fritz Lang dans ce qui s’apparente à une comédie musicale, théâtralisation codifiée dont la limpidité souffre en festival d’une durée ramassée. Reste un extraordinaire abattage vocal (dont Smile de Chaplin) et une post-soul démesurément ambitieuse, paraphée par les imparables Cold War et Tightrope. C’est alors que, sur l’écran, se superposent les images de James Brown et d’un funambule. Mais c’est bien sûr : Janelle Monáe est dans cette exacte position, héritière d’un demi-siècle de musiques afro-américaines, et en équilibre entre le populaire et l’avant-garde. C’est ce même fil qu’ont emprunté les grands innovateurs du genre.


Avant Janelle, coup de coeur pour les Catalans Raph Dumas & The Primaveras, flanqués de la Cobla Millenària, soit une bonne vingtaine de musiciens sur scène, un peu comme si le big band de Matthew Herbert se mettait à jouer des sardanes. Funk, soul, jazz, electro (Raph est aux platines) et airs traditionnels forment un maelström détonnant, qui éclate à chaque intervention de la cobla perpignanaise. C’est festif, culotté et spectaculaire, et on n’avait encore jamais entendu aux Trans des solos de flaviol (flûte) ou de sac de gemecs (cornemuse). Dans un tout autre genre, le groupe néo-zélandais Connan Mockasin échafaude des architectures pop sixties sur un couple batterie-percussions détonnant, tandis que le chanteur Connan Hosford a piqué sa perruque à Dave et sa voix à Daffy Duck. Forte personnalité encore dans un hall voisin avec Oy qui, seule derrière ses machines, nourrit inévitablement la comparaison avec Leila, mais possède en plus une voix soul admirable, sur des instrus qui citent Bach puis un blues vrillé par les saturations.

La saturation guette aussi le festivalier qui se réfugie au bar et oublie pourquoi il est là. Mais tandis que des marées humaines fluent et refluent dans les allées, il faut batailler pour pénétrer le hall 9 sur-blindé et voir surgir M.I.A. dont le show hardcore est martelé par une sono assourdissante, sur une imagerie militaire, des symboles informatiques et des lumières stroboscopiques. Ses danseurs portent le treillis et M.I.A. assène des versions bodybuildées qui font passer ses productions studio pour des berceuses, jusqu’à un Paper Planes qui transforme le parterre en champ de tir. Nourrie par les rythmes digitaux de l’hémisphère Sud, l’exacte bande-son d’un monde sous tension. Fascinant et éreintant : pour la poésie, on repassera. En bout de nuit, c’est Systema Solar qui forme un joyeux représentant de la fameuse néo-cumbia colombienne avec machines, percussions et MCs en habits fluo. L’enthousiasme est contagieux. Dommage qu’une panne ne permette pas de profiter de visuels que l’on sait percutants, explicatifs d’un concept également militant. Dans la navette retour, le répertoire des chansons paillardes y passe. C’est aussi ça, la musique.

Jour 3

L’après-midi du samedi, on ne cesse de s’étonner du succès populaire des Trans Musicales et de la qualité de son public : des milliers de curieux montent à L’Etage pour découvrir la foisonnante scène rock locale, une conférence sur l’électronique dans les musiques d’Amérique latine fait le plein aux Champs Libres, le coeur de ville grouille d’une foule attirée par les Bars en Trans dont la programmation prend du poids. Et quel autre festival aurait révélé Ava Luna, dont l’album ne sortira qu’au printemps et qui n’avait jamais joué en Europe avant ce concert à la Cité ? Typiquement de Brooklyn, Ava Luna est dominé par la personnalité de Carlos Hernandez, un geek bredouillant qui se métamorphose en soulman dément au contact du groove, sur des compositions pop à tiroirs. On pense effectivement à Jamie Lidell, Beck, Dirty Projectors et au dernier Bilal, ce qui n’est pas rien. Plus fort, la rythmique de funk blanc et le boucan des machines sont augmentés de trois choristes dont les harmonies doo-wop libèrent des contrastes vertigineux à chaque intervention. Vent de fraîcheur, triomphe, effusions, ruée sur un E.P. fait main… On en reparlera.

Dans la foulée, WU LYF souffre d’un rock plus convenu, malgré cette voix déchirée qu’on voudra réentendre. Apéro, tranche de rire, dernière ligne droite. En descendant de la navette au Parc Expo, un festivalier déclame : « A la grâce de Dieu ! » certes, tout peut arriver, un samedi de Trans. Même un flop, signé d’entrée par Dominique Young Unique qui rappe sans impact sur des productions poussives. On maintient aussi que Matthew Dear n’est pas dans son meilleur rôle quand il évoque Bowie période Outside. Pendant ce temps, Roky Erickson, 63 ans, fondateur du 13th Floor Elevators, ressuscité cette année par l’album « Out All Evil », ajoute son nom au palmarès du festival. Barbe blanche et cheveux longs, voix abrasive et guitare foutraque, des images d’archive mettent en abîme sa propre légende tandis que le trio The Explosives ajoute sa crasse au rock garage vintage, tantôt possédé ou bazardé en vrac. Les amateurs se pâment mais le hall se vide.

On retrouve la chanteuse Oy au sein de Filewile. Le projet suisse de Dustbowl et Dejot patauge down tempo, notamment sur une reprise de See Line Woman (dans le genre, se reporter à la version de Jerome Sydenham et Kerri Chandler) mais se lâche autrement en accélérant sur le registre breakbeat, avec le renfort du Sud-Africain Rattex. Bien sage en comparaison des abstractions de The Gaslamp Killer, lequel agite sa chevelure au-dessus de ses machines en concassant tout ce qui peut ressembler à un rythme. On retrouvera plus tard The Gaslamp Killer avec son copain Gonjasufi sur une scène voisine. Mais le yogi californien, auteur du psychédélique « A Sufi And A Killer » chez Warp, s’est désormais adjoint les services d’un trio rock qui augure d’un prochain album nerveux (on pense à Trent Reznor produisant Saul Williams). Vindicatif, chaotique, bancal, avec ce rap toujours craché des entrailles.


La soirée part en vrille. Le DJ-producteur montréalais A-Trak retourne le hall 9 en balançant au milieu du set la scie Barbra Streisand (qu’il signe avec Armand Van Helden sous le nom de Duck Sauce), Teenage Bad Girl boutique un show laser mais guère plus, tandis que le quatuor suisse Mama Rosin interprète bluegrass et zydeco avec banjo, washboard et grosses guitares, sous le regard d’un Marsupilami plein de bière. A cette heure, Blitz The Ambassador a déjà mis tout le monde d’accord. Rappeur au flow dévastateur, le Ghanéen (installé à Brooklyn) ne se contente pas de convoquer toutes les musiques noires, des percussions africaines à Kurtis Blow en passant par Fela Kuti, Miriam Makeba et les JB’s. Il catalyse leurs énergies dans un hip-hop diablement funky : quatre cuivres survoltés, des cocottes de guitare et une rythmique d’enfer, avec costards et sens du show. L’impression équivaut à celle laissée par Anthony Joseph aux Trans Musicales 2008. Il reste plus qu’à appuyer sur le détonateur des Colombiens Bomba Estéreo, déflagration partout annoncée. Or, c’est nucléaire : le ressort de la cumbia digitale, la puissance d’un trio rock, le rap déchaîné de Li Saumet… on connaît peu de cocktail plus explosif. Alors que chaque montée est saluée par un délire collectif, une reprise extra-terrestre de Pump Up The Jam de Technotronic puis le brûlant hit Fuego rendent dingues des milliers de danseurs qui se découvrent des réserves d’énergie à 5 h du matin. L’hémisphère Sud a bel et bien pris le pouvoir sur la musique de demain.

A l’aube du jour d’après, on ne croise plus dans Rennes que des zombies, des nettoyeurs fluorescents et des mouettes géantes. La fin d’un monde, le début d’un autre.

PS : Les Trans Musicales 2010 ont enregistré un total de 58 000 entrées tous projets confondus, dont 52 000 pendant les trois jours du festival à Rennes (29 800 pour les soirées au Parc Expo qui étaient sold-out vendredi et samedi). Entrées payantes : 28 000. Un bilan en progression, les Trans Musicales retrouvant les chiffres de leur 30e édition en 2008.

2 Responses to Festival: Transmusicales 2010, nos révélations

  1. Sean le décembre 15, 2010 à 12:08

    J’y étais aussi pour écrire, vraiment sympa ce report :-)

  2. ko le décembre 20, 2010 à 12:45

    Yeah, comme si on y était, la fatigue et les galettes-saucisses en moins ;-) Thx mister Delhaye

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