C’était une légende de Chicago, une âme de sage qui trimbalait son folk partout comme une raison de vivre: Terry Callier nous a quittés ce dimanche 28 octobre. Luc Delannoy l’avait rencontré pour Vibrations en 1999, à l’époque de la sortie de l’album «LifeTime».
ACTE I: Le retour
Dans un temple les rites sont sacrés et l’un de ces temples est le gymnase que fréquente Terry Callier tous les jours à Chicago. Le sauna et le bain de vapeur sont ses lieux préférés. «Tous les jours sauf le samedi, jour du Sabbat. On ne peut travailler ce jour-là, or le gymnase je ne sais pas si c’est du travail ou du loisir, donc je m’abstiens.» Le corps ruisselant, une serviette de bain enserrant la taille, assis sur des planches de pin scandinave, nous avons sué nos expériences respectives. Ce fut comme un match de boxe; entre chaque round, au terme de trois minutes, un plongeon dans la piscine, une douche rapide, retour sur le ring, dans le sauna. Et comme cerise sur le gâteau, le saint des saints, le bain de vapeur. «Très important, sinon ma voix s’enraye, surtout en tournée.» Mais le sauna vient à bout des plus vaillants. Au bout de trois heures, il était temps d’en finir. Dans l’intervalle, Terry Callier a transpiré quelques gouttes de sa vie, en commençant par les conditions de la rupture d’un trop long silence.
«J’ai donc enregistré « TimePeace », un album avec du nouveau matériel qui est sorti en 1998. Il a fallu deux ans pour bâtir le projet. Ce fut une expérience vraiment satisfaisante car elle a démontré qu’il existait toujours un lien entre le public et moi.» Après une absence de 17 ans, le retour de Callier dans les studios d’enregistrement s’était effectué dans la nervosité, même la compagnie de disques doutait qu’il puisse parvenir à réaliser un nouvel album. Les techniciens lui firent la leçon sur les nouvelles technologies, sur l’évolution des techniques d’enregistrement. «Je m’étais éloigné de la musique pendant de nombreuses années et lorsque j’étais sur le point d’entrer à nouveau en studio, on m’a dit que je serais dépassé. Mais quelles que soient ces techniques, l’important reste le choix des musiciens et le comportement en face du micro!»
C’est en 1991, 17 ans après avoir renoncé à sa carrière musicale, que Callier reçoit un appel inespéré du directeur d’Acid Jazz Records, Eddie Pillar, qui l’informe que ses anciennes chansons connaissent un grand succès en Angleterre et qu’il faudrait songer à les rééditer. L’année suivante Terry joue au Club 100 de Londres et participe à un festival dans le nord du pays. Il effectue ensuite régulièrement des voyages en Angleterre jusqu’au jour où Chuck Mitchell le président de Verve à New York et Gilles Peterson de Talkin Loud à Londres discutent la possibilité d’un nouvel enregistrement. Callier reprend plume et guitare et prépare «TimePeace», une collection de 12 thèmes pour un album magistral articulé sur les thèmes du Temps et de la Paix. «Fin 1998, MCA Universal rachète Polygram, Chuck Mitchell est mis à la porte. Ce fut une grande déception! Heureusement on a réussi à préparer un nouvel album «LifeTime» dont certaines chansons ont été enregistrées à Londres avec des musiciens que j’utilise quand je suis en tournée en Europe.» Le retour magique: «TimePeace» et «LifeTime». Deux albums envoûtants combinant jazz, r’n'b, folk et gospel, inclassables carnets de voyages poétiques dans un monde en démence. Deux invitations vers une oasis de rebéllion, d’espoir et de paix avec chaque fois des invités de marque, le saxophoniste Pharoah Sanders dans le premier, la chanteuse de folk Beth Orton dans le second.
«Il y a un degré d’acceptation assez élevé en Europe pour ce que je fais. Je m’y sens bien. Bien sûr il y a des problèmes partout et l’Europe qui semblait éloignée de ces problèmes est maintenant le théâtre de frictions entre différents groupes raciaux. L’Europe a toujours été accueillante pour les artistes afro-américains. La majorité de la population aux Etats-Unis a encore des difficultés pour accepter que des membres de minorités puissent avoir de hautes capacités artistiques. Ma fille et moi considérons sérieusement la possibilité de nous installer en Europe.»
ACTE II: L’homme derrière la musique
Terry achète sa première guitare par correspondance à la firme Sears. Une guitare avec des cordes en acier brut qui lui déchirent la peau du bout des doigts. Quelques mois plus tard, à l’âge de 12 ans, il chante dans un groupe vocal. «Je jouais aussi du piano. Mon arrière-grand-mère et mon grand-père dirigeaient une boarding home dans un quartier du sud de Chicago. Une maison de trois étages avec vingt chambres. Au rez-de-chaussée, dans la salle commune, il y avait un piano et comme plusieurs personnes qui louaient des chambres étaient dans le show business, elle me donnaient des cours. Ma mère a fini par m’inscrire à des leçons régulières.»
A l’époque, Terry était amoureux et c’est pour faire passer le message qu’ il avait formé ce groupe. «Ecrire une chanson était plus facile pour moi que de dire à cette fille que j’avais le béguin pour elle!» Il écrit donc «Barbara Be True», participe à un concours de chant qu’il remporte. Hélas! Barbara n’avait d’yeux que pour quelqu’un qui n’avait que faire de poésie. «C’est La Vie», finira-t-il par chanter 40 ans plus tard sur «TimePeace». En dépit de cet échec, Terry marque un point. Son groupe est le seul groupe vocal avec un piano. Une révolution à Chicago.
Alors qu’il découvre la collection de disques de sa mère – Louis Jordan, Duke Ellington, Billy Eckstine, Nat King Cole – son beau-père, un amateur chevronné de jazz, lui raconte l’histoire de ses héros: Charlie Parker, Bud Powell. «Ils étaient des héros pour ce qu’ils avaient réussi à vaincre. Maltraités dans le Sud, arnaqués par des promoteurs dans le Nord, réfugiés dans des drogues qui détruisaient leur santé, ils sont néanmoins devenus des musiciens immortels. J’ai pris conscience des problèmes qu’ils devaient constamment affronter pour être libres de se consacrer à la musique. J’avais 15 ans et j’étais incertain du genre de musique que je voulais faire car j’avais l’impression qu’il y avait tellement de barrières à franchir. J’avais une véritable inspiration mais aussi une sérieuse dose de réalisme. C’est alors que je me suis tourné vers Curtis Mayfield et Ramsey Lewis. Mayfield a été le premier à jouer de la guitare dans le quartier de Cabrini où nous habitions. Jusque-là, on associait la guitare à la musique country, mais quand Curtis a commencé, nous nous sommes penchés sur Charlie Christian, Django Reinhardt.» Dans l’une des chansons de «TimePeace» («People Get Ready/Brotherly Love»), Terry rend un superbe hommage à Curtis Mayfield.
Cette sérieuse dose de réalisme ne l’a pas quitté, elle le hante comme une plaie mal cicatrisée, une douleur qui vous fait parfois perdre l’équilibre. «L’une des grandes tragédies de l’expérience noire américaine c’est que nous ne saurons probablement jamais ce que nous pouvons accomplir parce que nous ne serons jamais autorisés à le faire. Immédiatement après l’abolition de l’esclavage sont apparus le Ku Klux Klan suivi de la ségrégation. Les membres proéminents des minorités sont très souvent accusés par leurs pairs d’essayer de devenir blancs. Trois options se présentent. Si vous rendez votre lutte publique et que vous devenez une force de changement vous serez soit assassiné soit jeté en prison. Il y a des exemples: Fred Hampton des Black Panthers qui préconisait une approche militaire et Martin Luther King qui avait opté pour la voie pacifique. Ils ont tous deux été assassinés. Il est facile de reconnaître les leaders des minorités qui ont du succès, ils sont soit morts soit en prison. La seconde option est de continuer à lutter jusqu’à votre mort. Enfin, troisième option, votre talent est reconnu, ce qui implique que vous soyez éloigné de votre minorité comme dans le cas du juge Clarence Thomas. Vous êtes récupéré.»
C’est à l’université d’Illinois que Callier forme son premier groupe professionnel, les Whippoorwills. Au cours de sa seconde année, durant les vacances d’été, l’un de ses amis lui suggère d’aller passer une audition dans une coffee house. Après avoir écouté quelques chansons, le patron lui propose de jouer le dimanche en matinée et en soirée. Trois semaines après son premier concert, l’artiste qui doit normalement assurer les week-ends a un empêchement. Appelé comme remplaçant, Terry joue les vendredis, samedis et dimanches. Au moment de la rentrée scolaire de 1963, le même patron lui propose de jouer cinq soirs par semaine. Terry accepte, prévient sa mère et interrompt ses études.
«Elle n’était pas contente… Avant que je ne termine mes études secondaires, j’avais enregistré une chanson pour Chess Records, « Look At Me Now », produite par Esmond Edwards. Le label était propriétaire d’une station de radio à Chicago qui diffusait sans arrêt mon enregistrement et ils voulaient que je parte en tournée, j’avais 17 ans. Ma mère a refusé m’obligeant à terminer ma scolarité. J’étais désespéré. Maintenant, deux ans plus tard, je n’allais pas laisser passer cette chance.»
En 1964, deux événements vont changer à jamais la vie de Terry Callier. Alors qu’il chante au Mothers Blues Club de Chicago, un des producteurs de Prestige Records, Sam Charters, lui propose d’enregistrer un album solo. Callier accepte mais Charters s’en va au Mexique avec la bande et le disque. «The New Folk Sound of Terry Callier» ne sortira que deux ans plus tard. Et puis il y a l’événement Coltrane. Durant une semaine Terry assistera à toutes les prestations du saxophoniste dans un minuscule club de Chicago. «Le premier soir, j’arrive assez tôt et comme j’entre dans le club j’entends ce bruit blang blang blang et je me dis ce n’est pas le moment de faire des travaux. En fait c’était Elvin Jones qui clouait sa batterie sur la scène! A 21h35, Coltrane a entamé « Out of this World ». C’était effrayant. Jamais je n’avais vu des musiciens se jeter à corps perdu dans la musique. J’ignorais ce que j’allais devenir si je restais là à les écouter. Quand ils ont quitté la ville, je me suis mis à chercher un autre boulot car je me disais que si je n’étais pas capable de montrer une telle intensité, une telle intégrité dans mes concerts, je ferais tout aussi bien de faire autre chose.»
Après un an de remise en question, Terry réintègre le circuit des clubs. Pour la première fois, il présente ses propres compositions et pour la première fois aussi, le public quitte la salle lorsqu’il chante. «Après avoir entendu Coltrane, j’écoutais et j’abordais la musique de façon différente. A cette époque l’humour était un facteur déterminant dans un concert de folk. Le public s’attendait à rire. Le problème c’est que moi, à ce moment-là, je n’avais rien de drôle. J’étais incapable de reproduire la même routine, au geste près, soir après soir.» En 1968, Terry débute au Earl Of Old Town en formant un nouvel orchestre, The Folk Band, qui tiendra 18 mois. A l’époque, Terry a l’occasion de jouer avec des légendes de Chicago, le saxophoniste Von Freeman, l’Art Ensemble of Chicago ou Jack DeJohnette. «Il jouait alors du piano avec son trio, mais un jour je le découvre jouant de la batterie avec Miles Davis et Keith Jarrett. C’était un choc! Comme pianiste il était extraordinaire.»
En 1972, Terry écrit «The Love We Had Stays On My Mind» pour le groupe Dells, une chanson qui grimpera au sommet du hit parade et lui vaudra un contrat avec Cadet Records. L’album «Occasional Rain» sort la même année. «A la base c’était un disque avec piano, basse, batterie et guitare acoustique. Le producteur a rajouté des parties d’orgue et claviers électriques et des chœurs.» Deux autres albums suivront, «What Color is Love» (1973) et «I Just Can’t Help Myself» (1974). En 1976, après avoir été abandonné par Cadet, Terry passe chez Elektra. Il enregistre «Fire On Ice» (1978) avec une section de cordes et «Turn You To Love» (1979) avant de participer au Festival de Montreux.
En 1983, il tourne le dos à l’industrie musicale pour s’occuper de sa fille Sundiata qui entame ses études secondaires. «Elle ne voulait pas retourner chez sa mère à San Diego. Comme je ne gagnais pas suffisamment d’argent avec la musique, j’ai suivi des cours de programmeur ce qui m’a permis de trouver en emploi à plein temps et d’avoir ainsi l’indépendance financière nécessaire.» Ce fut une longue traversée du désert, jusqu’à ce jour de 1991 où il reçut l’appel d’Eddie Pillar qui aboutira en1998 à «TimePeace».
Le sauna, c’est terminé. Pour aujourd’hui. «Allons voir Babylone.»
ACTE III: Le but de la vie
La vache. Elle se trouve à moins d’un mètre. Depuis que nous nous sommes assis, elle n’a pas bougé. Elle nous dévisage, ses yeux béats scrutant les plissures inquiètes de nos fronts. Celle qui nous observe porte un casque, autour du cou une ceinture de cuir de laquelle dépasse un marteau, une truelle et sur l’échine, des plans d’architecte. Echappée du groupe Village People. Après l’aventure du sauna, il nous semblait idéal de profiter du temps serein et de prendre un café assis sur un banc public. C’était sans compter sur ce bétail dispersé sur plusieurs kilomètres. La municipalité avait demandé à des artistes de «créer» des vaches grandeur nature, elles se trouvent maintenant éparpillées aux coins des rues. Dans cette vaste prairie s’agitent des passants blasés et des touristes amusés.
«Les gens ne voient aucun mal dans ces vaches. En fait nous retournons au temps de Babylone lorsqu’il y avait des images à tous les coins de rue. Si vous le mentionnez, les gens sont sur la défensive, ils prétendent qu’il s’agit d’une simple œuvre d’art dans laquelle il n’y a aucune signification ni politique ni religieuse. Mais tout a une signification politique ou religieuse, parce que nous sommes des créatures politiques et religieuses. Il n’y a rien que nous fassions qui n’ait une signification, et cela inclut ces vaches. C’est une autre forme d’idolâtrie. Quand les Israéliens traversaient le désert et que Moïse est parti en retraite durant 40 jours, les tribus ont préféré vénérer la vache. Rien n’arrive par accident. Tout ceci fait partie des prophéties. Il est dit que viendra le jour où l’homme cessera de vénérer son créateur au profit de choses matérielles.» Téléphone portable, beeper, ordinateur de poche, chaînes en or… et la chanson «Comin’ Up From Babylon» sur «LifeTime»: «…Et maintenant nous savons que notre mission est de nous tirer de Babylone!»
«La plupart des économies des pays industrialiés sont basées sur la course vers le futur, rien ne semble ancré dans le présent. Mais le futur, si futur il y a, ne sera pas ce que nous attendons. Il faut faire passer le message pour que le monde comprenne qu’il est temps de réagir mais il se peut que les dirigeants ne le permettent pas. Le système économique américain est profitable pour une minorité au détriment de la masse. Je crois en une théorie du complot. Les événements sont contrôlés par un groupe de 30 personnes. Chaque chose qui se passe est sujette à leur contrôle direct. Le capitalisme est à ce point brillant qu’il persuade la population que sa propagande n’en est pas une.» «Fix The Blame», s’emporte Callier sur son nouvel album: «Pointez du doigt les syndicats, les innocents, les enfants, les jeunes, les travailleurs immigrés, les sans-abris, les homosexuels, quiconque est différent, tous ceux qui ne sont pas comme nous…»
Terry Callier, griot maudit, mais qui se réconcilie dans le duo «Love Can Do» avec Beth Orton. Terry a choisi d’espérer que sa musique puisse rassembler diverses audiences. «Pour moi, la musique se divise en trois catégories. Celle que je veux faire, une musique plus orientée vers le jazz. Je ferais bien un album de standards sur lequel je jouerais du piano. J’aimerais aussi avoir un orchestre du type de celui que Gil Evans avait mis au point pour Miles Davis, qui permet une palette incroyable de couleurs. Il y a ensuite la musique que j’ai besoin de faire, une musique qui toucherait un plus grand nombre. Mais pour cela je dois étudier, trouver un moyen de faire passer ce que je fais à un niveau supérieur. Plus vous écoutez de musique, plus vous devenez complet comme musicien. J’écoute et j’étudie Wes Montgomery, Herb Ellis, Charlie Christian, Kenny Burrell. Il y a une génération de rappers dans le Sud, aux environs de La Nouvelle-Orléans, qui sonnent d’enfer parce qu’ils ont étudié la musique depuis le début du siècle. Leur musique est profonde, ils peuvent même jouer dans le style de Louis Armstrong. Et enfin la musique que je dois faire impérativement, celle qui traite de la diaspora africaine. Je dois écrire des paroles sur la traversée de l’Atlantique et raconter combien d’âmes ont été perdues. En vérité l’holocauste africain continue, non seulement ici aux Etats-Unis, mais aussi en Afrique, au Soudan où les chrétiens et les musulmans s’entretuent, en Sierra Leone…»
Mais pour Callier la musique n’est pas tout. Il s’efforce de lire tout livre qui a trait aux religions. «La spiritualité est comme un miroir que quelqu’un a brisé en de multiples morceaux, baptisé chacun religion. Pour commencer à saisir la nature de la création il faut être au fait de toutes ces pièces, chacune reflète une vérité. Nous avons besoin du miroir complet, de plus de vérité et de moins de religion. Nous devons ensuite intérioriser ce miroir dans notre conscience. C’est le but de la vie.»
Songeur, il regarde la vache, hoche la tête et se lève. Se tirer de Babylone. «LifeTime» nous y encourage.
«LifeTime» est sorti sur Verve, distribué par Polygram.











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