Trans Musicales, le retour

décembre 10, 2012
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Trans Musicales, le retour

Une fois n’est pas coutume, commençons par le milieu. Le milieu des 34e Trans Musicales de Rennes (5 au 9 décembre) est aussi son pic médiatique. Vendredi 7 décembre en début de soirée, salle de la Cité, on vient écouter une nouvelle venue qui n’est nouvelle pour personne. Fille de, Lou Doillon est une brindille cachée par son pied de micro. Dans la foulée de son premier album pop-folk Places, ce n’est que son quatrième concert et elle avoue une « trouille » que trahit la raideur initiale de sa voix. Flanquée d’un groupe sans âme, c’est pourtant cette voix qui se libère et nous capture sur « ICU » ou une reprise de « Should I Say Or Should I Go ». Téléportation : trois heures et une navette de bus plus tard, au Parc Expo, « Should I Stay Or Should I Go » provoque le pogo des plus jeunes et l’émotion des moins jeunes. A la guitare et au chant : Mick Jones lui-même, le classe du Clash, invité par son pote de trente ans Rachid Taha. « Rock The Casbah » en jette tout autant. Le nouvel album de Rachid Taha, Zoom, sortira en mars – il est nerveux, bravache, comme on aime retrouver son auteur. Personne n’en connaît une note mais les titres, sur lesquels fricotent Oum Kalthoum et Elvis, font déjà leur effet sur scène, poussés par un gros son fusion combinant claviers et mandole.

Le show est en rodage mais « Ya Rayah » et « Voilà Voilà » tournent à plein régime, huilés par les interventions élégantes de Mick Jones. Rocky Taha vacille mais ne lâche rien. La tête brûlée n’a pas fini de se consumer. Marquées par une forte proportion de jeunes artistes français, pour des motifs qui tiennent au moins autant aux contraintes budgétaires qu’à des paris artistiques, les Trans Musicales restent un laboratoire des musiques qui se font, se défont, de ce qui se fait et de ce qui n’est pas à faire. Entre deux bus, trois apéros, quatre loupés et dix de der, on a pu apprécier, le premier soir au Parc Expo, le rhythm’n'blues de Nick Waterhouse qui ressuscite Buddy Holly du haut de ses vingt-cinq ans. Le Nantais qui lui succède au milieu de la nuit, Madeon, a carrément dix-huit ans, une prochaine tournée américaine en première partie de Lady Gaga et une électro à turbine qui arrache – on s’arrache. On en a raté des bons, des meilleurs encore ! Mais il fallait être à l’heure à la Cité et ne pas avoir traîné au goûter. D’abord le vendredi pour écouter Lianne La Havas qui, voix lactée et guitare étoilée, balaye sur scène quelques doutes nés à l’écoute de son premier album soul-folk. Elle a cette manière de tirer sur la corde sensible sans que jamais elle ne se casse, avec personnalité et charisme. Le lendemain, même heure mais zéro charisme : Zammuto, quatuor nerd, est le projet du guitariste américain Nick Zammuto, ex-moitié de The Books. Sa math-pop (?) forme une boîte à idées d’où jaillissent mélodies en kit et rythmes barges, riffs incisifs et samples bricolos, ainsi qu’une reprise de Paul Simon, dans une sorte de croisement de Tortoise et Cornelius (ça ne veut rien dire et pourtant). Bonus : Zammuto est drôle. Joie ! Vite douchée par le concert de Kwes qui, croisé chez Speech Debelle et le dernier Bobby Womack, plâtre une soul urbaine poussive que finit par torpiller sa batteuse. D’autant plus décevant qu’on aurait aimé l’aimer. Pas de déception du côté des Zambiens Rikki Ililonga et Emmanuel Jagari Chanda dont l’irrésistible zamrock vient d’être exhumé – Vibrations fut parmi les premiers à vous en parler. « Un rêve devenu réalité », dixit Rikki la belle vie. Retour au Parc Expo. Le vendredi déjà, bien après la chouette réunion de vétérans colombiens sous l’égide de Quantic (Ondatrópica), Vitalic avait déclenché une semi-émeute à l’entrée du hall 9 où son live surpuissant (malgré des musiciens décoratifs) confirme la longévité de son succès populaire, onze ans après « La Rock 01 » qui sonne comme un standard. Prenant le relais, Blackbelt Andersen eut le mérite de faire danser les amateurs de nu-disco dans un hall transformé en champ de ruines. Même lieu le lendemain, nouvelle offensive. Passons sur Black Strobe qui sacrifie toute subtilité aux exigences du show, avec torse bombé et canons de flammes. ƱZ, qui avance masqué sur le label de Diplo (Mad Decent), ne fait pas le spectacle mais envoie son trap (variante du dubstep) à la face des danseurs disloqués sous l’impact des basses. Saisissant. Même sensation à la réception de TNGHT, le projet de Lunice et Hudson Mohawke qui catapulte dans le futur le concept de dance music.

« Ceci n’est pas de la world music, c’est de la musique de chez nous », prévient, dans un hall voisin, le rappeur congolais Baloji, programmé entre le Soudanais Sinkane et les excellents Sud-Africains SKIP&DIE. Une soirée dévastatrice. Grand écart : après quelques heures passées à ramasser nos morceaux, le dimanche fut l’occasion de découvrir enfin How We Tried…, la première pièce symphonique d’Olivier Mellano présentée sous les dorures de l’Opéra.

Il y a trop à écrire sur ce triptyque de trois heures, trois interprétations d’un même thème, « un poème guerrier sur le mystère de la musique et l’illumination qui en découle », dixit l’auteur : premier mouvement symphonique avec l’Orchestre symphonique de Bretagne et la soprano Valérie Gabail, deuxième électrique avec le Pink Iced Club (treize musiciens dont douze guitares) et Simon Huw Jones (chanteur de And Also The Trees), dernier électronique avec MC Dälek, Arm, Black Sifichi et la danseuse Alexandra Besnier – mais aussi récitation, projections et scénographie ambitieuses. Science de la composition, manipulation virtuose des formes musicales, souffle épique des opéras au long cours : How We Tried… impressionne – ne ratez pas les représentations qui seront ci et là données. Avec tout ça, on en oublierait le bilan comptable : 60 000 spectateurs dont la moitié d’entrées payantes. Un record bienvenu pour un festival dont la santé économique est souffreteuse, mais qui pète la forme sur le plan artistique.

Eric Delhaye

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