Il y a dans l’existence même du zamrock une douce folie. Un peu de poésie et un brin de surréalisme aussi. Imaginez le tableau : au début des années 70, dans la région de Copperbelt en Zambie, des Africains délaissent les musiques traditionnelles de leurs ethnies pour jouer du rock. Pas un vague recyclage du funk Motown dilué dans le highlife comme à Lagos et Accra, ni même un détournement de la rumba comme au Congo, mais bien du vrai rock, brut et vigoureux, avec des solos de guitare à faire disjoncter les compteurs électriques dans toute l’Afrique australe. Certains se baptisent The Lusaka Beatles, tandis que d’autres, comme le groupe WITCH, reprennent sur scène Grand Funk Railroad : « We’re An American Band ». Le titre du morceau en dit long. « Il suffit de regarder les photos sur les pochettes pour comprendre que ces types vivaient leurs fantasmes, explique Egon du label Now Again, qui réédite depuis trois ans des œuvres majeures du zamrock. Ils posaient dans des fringues glamour, avec des vestes et chemises à la mode vintage qu’ils devaient coudre eux-mêmes ou se faire envoyer de Londres… Tout cela au milieu d’un pays misérable, c’était invraisemblable. Dans le groupe Amanaz, il y avait des fermiers, et d’autres travaillaient à la mine dans des conditions très dures. Acheter une guitare était pour eux un investissement faramineux, mais ils le faisaient car je crois que d’une certaine façon, grâce au rock, ils s’inventaient une autre réalité. » Électrifié et sophistiqué, le rock s’avère une pratique de nantis, car les batteries, claviers, amplis et pédales wah-wah sont des produits de luxe. Le leader de WITCH, Emmanuel « Jagari » Chanda, dont le sobriquet renvoie à sa façon de gouailler dans le micro comme Mick Jagger, confirme : « Il y avait la boutique Piano House à Kitwe, une des grandes villes minières proche de la frontière, où tous les musiciens du pays se fournissaient. Sinon il fallait aller au Congo ou jusqu’au Kenya pour acheter une vraie guitare. »
Le rock des mines de cuivre En 1970, la Zambie est en friche, tout juste libérée du joug britannique depuis six ans. L’espérance de vie ne dépasse pas cinquante ans et seulement un tiers de la population a accès quotidiennement à l’eau potable. Les seules richesses du pays sont les matières premières du sous-sol, en particulier le cuivre de la province de Copperbelt (littéralement la ceinture de cuivre) qui borde la frontière avec la République Démocratique du Congo. On y extrait 700’000 tonnes de cuivre par an, encore bien exploités par les firmes occidentales. Le gouvernement de Kenneth Kaunda nationalise les entreprises d’extraction, mais même dix ans après l’indépendance, des dizaines de milliers d’Anglais vivent et travaillent encore en Zambie. Le soir, pour se divertir, ils plébiscitent le rock dans les clubs de la région. « Notre influence principale venait des radios, on recevait très bien les stations anglaises, et la ZBS (Zambia Broadcasting Services) passait de tout, raconte Jagari de WITCH. On écoutait ce qui se faisait à Londres et à New York, c’était le top de la nouveauté pour nous. On lisait aussi des magazines anglais, comme Melody Maker. » La colonisation joue évidemment un rôle crucial dans la naissance du zamrock. Le pionnier Rikki Ililonga affirme que les Anglais ont brimé son peuple si intensément, et pendant si longtemps, qu’il s’était malgré lui imprégné de la culture britannique : « La musique changea très lentement après l’indépendance, à cause de la psychologie héritée des stéréotypes coloniaux du passé. On nous avait inculqué que rien, dans notre culture d’indigènes, ne valait la peine d’être gardé. » Cela explique que les héros du zamrock préfèrent généralement chanter en anglais que dans leurs dialectes bantous. L’influence des stars occidentales va de la simple inspiration au mimétisme total : Peace surfe un peu sur la planche des Beach Boys pendant le refrain de « I Have Got No Money » par exemple, il y a du Bob Dylan dans le spleen de « The Nature Of Man » de Rikki Ililonga, et l’ombre de Jimi Hendrix plane au-dessus des saillies électriques de « Hot Fingers », toujours d’Ililonga.
Le dangereux Paul Ngozi En écoutant la compilation From The Copperbelt (publiée en 1989 chez Original Music) qui regroupe les chants populaires des mineurs zambiens au milieu du XXe siècle, on se dit que les ancêtres du zamrock se nomment Isaac Matafwani ou Stephen Tsotsi Kasumali. Plus tard, en 1969, Rikki Ililonga et sa bande Musi-O-Tunya revendiquent la paternité du genre sous sa forme moderne. Mais WITCH est probablement le premier groupe à sortir un vrai album rock, en 1972. Introduction est un L.P. dont la rugosité renvoie à l’équipement sommaire du DB Studio, pourtant le meilleur studio du pays. Dès qu’il en a l’opportunité, WITCH va d’ailleurs enregistrer au Kenya pour obtenir un son moins rustre. Il publie cinq albums en tout, et ses tubes sont ensuite repris un peu partout, jusqu’au Malawi par The Chirchiri Queens par exemple. WITCH entraîne dans son élan d’autres escouades rock : Ricky Banda, Mike Nyoni, The Peace, Fire Balls, He-She Mambo, The Sentries Connections, Five Revolutions, Distro Kuomboka, Black Foot… Entre 1973 et 1978, de nombreux classiques sont pressés sur vinyle (voir encadré). Une petite industrie se greffe autour du mouvement zamrock, avec des labels comme Teal Records, des producteurs tel qu’Edward Khuzwayo (« Le Berry Gordy de la musique zambienne » selon Ililonga). La plus grande vedette de l’époque se nomme Paul Ngozi. Celui dont le nom signifie « danger » a baroudé en Afrique du Sud avant de revenir triompher sur sa terre natale. Avec sa crinière de dreadlocks et ses jeans « pattes d’éléphant », il arbore une improbable dégaine de rocker rasta. Célèbre pour devenir hystérique et jouer de la guitare avec les dents pendant ses concerts, il fait véritablement rentrer le rock dans les foyers zambiens. Certains de ses tubes font partie des standards nationaux, « Nshaupwa Bwino » par exemple. Ngozi était un jeune rebelle au caractère de feu, sur scène comme à la ville. Réputé pour ses pratiques commerciales sauvages, il signait avec plusieurs labels à la fois et leur refourguait les mêmes chansons. Si un producteur se plaignait, il s’en foutait purement et simplement. En outre, dès qu’il avait besoin d’argent, il n’hésitait pas à fabriquer des versions pirates de ses propres disques pour se remplir les poches.
James Brown & Black Power « On admirait Hendrix et ses idées, “ the flower power shit ”, reprend Jagari de WITCH. On vivait en marge de tout, en ne pensant qu’à notre musique. » Au sein de la société zambienne, être musicien est alors à peine mieux considéré qu’être clochard. Leurs manières débonnaires font scandale, car Ililonga, Ngozi et Jagari embrassent la maxime punk de Ian Dury, « Sex, drugs and rock & roll ». Ililonga assure que celui qui a les bonnes connexions peut dénicher facilement des acides et du speed dans les villes de la Copperbelt. Tous les musiciens de l’époque fument des joints, et l’herbe utilisée autrefois comme médecine dans les villages devient « le truc dans le coup » selon Jagari. Ce dernier précise cependant : « On faisait beaucoup la fête, mais il y avait aussi des moments de désespoir, car c’était dur de se faire connaître. J’ai fait des tournées épuisantes, de plusieurs mois, avec WITCH. Quand on arrivait dans une ville, on tournait en voiture avec des haut-parleurs dans lesquels on hurlait pour inciter les gens à venir au concert. Le soir, on arrivait à la salle avec la voix déjà bien fatiguée d’avoir crié pendant tout l’après-midi. » Leurs chansons et leurs démarches étaient imprégnées de messages politiques militants, il suffit de voir la pochette de Black Power du groupe Peace pour le comprendre. Bien que leurs idoles soient souvent plus blanches que des cachets d’aspirine, leurs revendications renvoient parfois à une réalité africaine. La venue de James Brown en Zambie en 1970, à l’aube de la vague zamrock, fut déterminante dans l’acquisition de cette conscience noire. Hurlant son fameux « I’m black and I’m proud ! » sur scène et dans toutes les radios locales, le Godfather montra la direction à suivre pour cette jeunesse zambienne à la recherche de nouveaux repères. « Il y eut une sorte de “ James Brown Mania ” pendant les années suivantes, explique encore Jagari. Tout le monde s’est mis à porter d’énormes coupes afros et des fringues qui ressemblaient à celles des choristes de James Brown. C’est devenu un signe d’identité important pour les Noirs. »
Un rock terrassé par le sida On peut trouver des combos rock dans certains pays limitrophes à la même période, au Malawi, au Congo ou au Zimbabwe avant que Thomas Mapfumo ne crée la musique chimurenga. L’Afrique du Sud enfante aussi des guitaristes surdoués, tout comme le Nigeria avec les redoutables Blo et Ofege. Tout cela reste pourtant incomparable à la déferlante zamrock. Egon du label Now Again l’a constaté au fil de ses recherches : « Ailleurs, on reprenait du rock ou du funk américain pour les mélanger avec les rythmes traditionnels, c’est ce qui a donné l’afrobeat par exemple. Pourquoi la Zambie a-t-elle gardé un son strictement rock ? J’ai souvent posé la question, personne n’a vraiment su me donner de réponse satisfaisante. » Le mouvement reste enclavé dans son berceau zambien également à cause des longues périodes d’instabilité politique dans la région de l’ex-Rhodésie (la guerre en Angola, l’indépendance tardive du Zimbabwe, etc.). Comment développer un courant musical quand les couvre-feu prohibent tout concert nocturne ? Le zamrock ne s’exporte donc jamais vraiment. Finalement, même Paul Ngozi se lance dans un autre style, le kalindula, et le pays entier tourne la page à l’aube des années 80. Si la majorité de ces guitar heroes zambiens ont aujourd’hui complètement disparu, c’est aussi et surtout qu’ils appartenaient à une génération véritablement décimée par le virus H.I.V. (la Zambie est l’un des pays les plus contaminé du monde depuis trente ans ; en 2012, 17% de la population porte encore le virus). Paul Ngozi y succomba en 1989, et Jagari demeure le seul membre de WITCH à y avoir survécu. Ce dernier vit encore en Zambie avec sa femme et ses cinq enfants, et il travaille toujours dans les mines de cuivre. Joint au téléphone pour la rédaction de cet article, il montra un enthousiasme inaltéré et conclut ainsi la conversation : « Je tiens à lancer un appel aux producteurs : si quelqu’un me trouve des dates de concert, je peux facilement remonter un groupe pour venir montrer la puissance du zamrock en Europe. »
Rééditions de WITCH, Rikki Ililonga, Almanaz chez Now Again Rec. www.nowagainrecords.com












« des Africains délaissent les musiques traditionnelles de leurs ethnies pour jouer du rock »…
« Pas un vague recyclage du funk Motown dilué dans le highlife comme à Lagos et Accra, ni même un détournement de la rumba comme au Congo »
Dans le genre raccourcis ethnocentrés et absolument pas argumentés, cela me semble difficile de faire mieux…