
La Rumeur et Ursus Minor se sont retrouvés au festival Sons d’hiver pour rendre hommage à l’historien américain Howard Zinn.
Par Eric Delhaye
« Dans une société aux modes de contrôle complexes, aussi brutaux que sophistiqués, les courants souterrains s’expriment souvent à travers les oeuvres d’art. Le blues, si nostalgique, cachait la colère. Le jazz, pourtant si gai, bouillonnait de révolte »C’est ce qu’écrivait Howard Zinn (1922-2010) dans “Une histoire populaire des Etats-Unis” (1980), son best-seller vendu à 30 millions d’exemplaires. Dans le langage de La Rumeur, ça donne ça : « On a les deux testicules du nabot posées sur la cheminée du salon ! » En 2003, Howard Zinn et Jean Rochard, patron du label Nato, avaient planché sur une version musicale d’”Une histoire populaire des Etats-Unis”. Neuf ans plus tard, samedi 11 février, le festival francilien (94) Sons d’hiver rendait hommage à l’historien, pacifiste, acteur du mouvement des droits civiques et théoricien de la désobéissance civile. Avec Ursus Minor, fer de lance de Nato, et La Rumeur qui avait été invité en 2008 à Minneapolis par le quartet américano-européen.
Retour d’ascenseur, à Vitry-sur-Seine, un bastion du rap français comme la chaude ambiance en attestait. La Rumeur, quinze ans de rap et pas le moindre répit sur le registre de la subversion. Mentionné plus haut, le trophée sur la cheminée vient récompenser la relaxe du groupe, en juin dernier après huit années de procédure, dans son procès pour “diffamation publique envers la Police nationale” : plainte avait été déposée par le ministère de l’Intérieur, alors dirigé par Nicolas Sarkozy.
Remonté à bloc, La Rumeur sortira son quatrième album le 26 avril prochain… entre les deux tours de la présidentielle. Election dont ils renvoient les candidats dos à dos, notamment parce qu’ils omettent de considérer l’immigration comme un « résultat du pillage des pays dont nous sommes issus », dixit Ekoué, d’origine togolaise. Sur des instrus vrillées de DJ Soul G, les flows d’Ekoué, Hamé et Philippe “Le Bavar” continuent en tout cas de cracher les textes les plus acides du rap français, et l’âge n’édulcore rien de la forme – hardcore – ni du fond – écoutez-les, lisez-les.
Photo: Paul Evrard
Howard Zinn aurait aimé, qui disait : « Je veux que mes lecteurs soient des acteurs de l’histoire, je veux qu’ils soient inspirés par les mouvements sociaux. » Tout comme il aurait aimé le concert d’Ursus Minor, musclé, référencé, articulé autour des grandes figures abolitionnistes, militants des droits civiques, féministes et syndicalistes évincées du conte de fée de l’American dream. Tony Hymas, Mike Scott, François Corneloup et Stokley Williams ont depuis longtemps digéré les musiques de lutte dans leur maelström de jazz, rock, funk et hip-hop (I Will Not Take “But” For An Answer fut l’un des albums de 2010). Soucieux de porter une parole, ils ont toujours convié chanteurs et rappeurs (généralement issus de la scène de Minneapolis), même si Stokley Williams est lui-même un superbe soulman qui s’est coltiné ce soir-là Strange Fruit, excusez du peu.
Les invités étaient des fidèles : Ada Dyer (présente sur Zugzwang en 2005), soul sister qui acheva sur un gospel extatique (« We Shall Overcome ») une prestation plutôt convenue ; la MC Desdamona et le beat-boxer Carnage The Executioner, présents la veille à Sons d’hiver avec leur projet Ill Chermistry, de la dynamite ; enfin Boots Riley (The Coup), qui somma le peuple de prendre en mains sa destinée. Mais on retiendra surtout les sessions spoken word de Mahmoud El Kati qui fit notamment vibrer le discours abolitionniste historique prononcé par Frederick Douglass en 1857 : « Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. »
Mahmoud El Kati était poignant, ce que le concert ne fut pas toujours, sur un répertoire allant de « Driva’ Man » (Max Roach, 1960) à « Billie Jean » (Michael Jackson, 1982). Confronté à la double carburation du message politique et du jeu collectif, Ursus Minor noya parfois son moteur, avant de lâcher les chevaux lors d’un final auquel La Rumeur participa. Il était tard. A Vitry-sur-Seine, un public métissé (âges, origines, opinions) quittait la salle et les bouquins d’Howard Zinn étaient glissés sous plusieurs bras ; à la même heure, on retrouvait Whitney Houston sans vie dans un hôtel de Beverly Hills. L’histoire continue.
VIDEO














Commentaires