Auteur Jacques Denis

Hommage: Willie Mitchell, l’homme de Memphis


Willie Mitchell dans les années 70. Photo: Michael Ochs - Archives/Getty Images

Un quartier miteux, un studio en pente: qui penserait que cette tanière abrite le génial producteur d’Al Green? C’est pourtant là que travaille Willie Mitchell, incarnation de la soul de Memphis, et donc de la soul tout court. Rencontre avec une légende décédée le 5 janvier dernier.

L’homme est assis derrière un bureau quelques mètres à peine à l’intérieur du Royal Recording Studio de Memphis. Il tient à la main une affiche d’un concert d’Al Green qu’un visiteur vient de lui amener. Willie Mitchell, le producteur de tous les hits de Green dans les années 70, scrute en détail l’affiche en caressant le pendentif en diamant en forme de “W” accroché à la chaîne en or autour de son cou. Il resserre le cordon de son pantalon turquoise. Il dégage une impression d’élégance fanée. “Je ne sais pas quoi en faire” dit - il en jetant l’affiche par terre. Je ne regarde jamais en arrière. Je vais de l’ avant.”

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Rock: Jim Dickinson, hommage au Captain Memphis


PHOTOS: Trey Harrison

Producteur aux méthodes de sorcier, Jim Dickinson savait ressusciter les fantômes de la roots music américaine. Décédé le 15 août suite à une opération chirurgicale, Vibrations rend hommage à cette légende en republiant cette visite de John Lewis dans son repaire du Mississippi.

Rencontre: John Lewis

A une vingtaine de miles de Memphis, dans cette région du nord du Mississippi où Fred McDowell, Junior Kimbrough et R.L. Burnside jouent à domicile, le légendaire producteur et musicien Jim Dickinson habite un drôle de complexe qui tient à la fois de la ferme et de l’objet d’art en constante évolution. Au bord d’une autoroute à deux voies, un chemin de gravier longe un petit lac, traverse une digue pour déboucher devant la caravane que Dickinson partage avec sa femme Mary Lindsay.

Tout près, une autre caravane abrite les deux fils du couple, Luther et Cody, connus par les amateurs de blues sous le nom de North Mississippi All-Stars. Un drapeau américain flotte à un poteau, un pick-up El Camino est garé devant l’un des mobile home, une piscine hors sol est installée sur le terrain, une parabole satellitaire trône au-dessus de la mêlée. Ce pourrait être un décor de cinéma. Si Jim Jarmusch ou Wim Wenders décidaient de monter un film sur le Sud avec Billy Bob Thornton dans le rôle principal et Larry Brown comme scénariste, il pourrait être tourné ici même.

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jazz: John Coltrane, hommage. 3ème partie

PHOTO: DON HUNSTEIN/SONY JAZZ_John Coltrane, Cannonball Adderley, Miles Davis et Bill Evans

Suite et fin du reportage de John Lewis dans la ville natale du saxophoniste. Georgetta Watkins, sa cousine, touche droit au coeur

Cette intensité se retrouve dans la jeunesse du musicien. John Coltrane était très proche de son père, un tailleur. Après l’école, il le rejoignait dans son atelier, où celui-ci lui jouait du violon ou du ukulélé. Mais en 1939, alors que John avait 12 ans, son père mourut subitement d’une maladie qu’aucun docteur n’avait su diagnostiquer. Cette même année décédait également le père de Mary. Si ces morts provoquèrent chez lui des interrogations profondes, Georgetta Watkins dit que le saxophone que sa mère lui offrit amena non pas des réponses, mais une ouverture sur un large spectre de réponses émotionnelles. Quand Coltrane mit son saxophone au service du blues, il injecta une vie nouvelle aux ancestrales chansons de travailleurs et autres refrains venus des champs de coton. “Si vous écoutez attentivement, vous entendez aussi du Hamlet, dit Georgetta Watkins. Parfois aussi je jurerais que j’entends ces tristes et solitaires sifflements de trains.”

L’écrivain Ralph Ellison devait penser à la musique de Coltrane quand il écrivit que “le blues est une impulsion pour conserver dans sa conscience blessée les détails pénibles et les épisodes d’une vie brutale. Pour toucher cette mémoire écorchée et la transcender en lui arrachant un lyrisme proche du tragique.” Georgetta Watkins entend quelque chose de similaire quand elle écoute du jazz, en particulier la musique de son cousin. “Le jazz est ma thérapie, dit-elle. Quand je buvais – je ne bois plus maintenant – je pouvais me verser un grand verre, en écouter et évacuer mes problèmes. Aujourd’hui, quand je me sens mal, me passer du Coltrane m’aide toujours à me sentir mieux. Cela me donne de l’énergie.” Elle dresse la tête en direction de la stéréo. “Ecoutez-ça”, dit-elle en se précipitant dans le salon. Je la suis et la trouve assise sur le canapé, les yeux fermés, absorbée dans le solo de “Body And Soul”. “Il est différent, écoutez-le. Il a un son particulier. Il ne revient pas à la mélodie aussi souvent que les autres saxophonistes. Il est ailleurs.”

Je m’assieds à côté d’elle. Elle me prend la main et la serre dans la sienne. On reste assis un moment sans dire un mot, juste à écouter. Puis la cousine de John Coltrane me murmure quelque chose à l’oreille. “Je suis fière de lui.” Toute la journée, j’ai attendu d’entendre ça.

VIDEO

  • John Coltrane et Miles Davis jouent “So What”, en 1959.

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jazz: John Coltrane, hommage. 2ème partie

PHOTO: CHUCK STEWART/IMPULSE!/UNIVERSAL MUSIC JAZZ FRANCE_ John et Alice Coltrane

Suite du reportage de John Lewis à Hamlet, en Caroline du Nord, sur les traces du saxophoniste. Histoires de famille

Je regarde ma montre. Il est presque l’heure de me rendre à mon rendez-vous avec la cousine de Coltrane, sa seule parente connue dans la région, Georgetta Watkins. Je trouve sa petite maison au nord de Hamlet. Grand-mère pleine de vie, elle m’accueille, un tablier autour de la taille et des tennis au pied. Des photographies de famille recouvrent l’essentiel des murs du salon, une bonne odeur de dîner remplit l’air et l’album Coltrane Sound passe sur la stéréo. Elle a préparé à manger et m’emmène dans la cuisine. Des plats de poulet grillé, du riz, des haricots, du maïs, des tomates, du pain et une carafe de thé glacé sont posés sur une table.

Quand elle ne verse pas du thé ou ne sert pas une nouvelle ration de légume, Georgetta Watkins parle de son cousin et de sa famille. Elle n’a jamais rencontré le père de Coltrane, mais elle se souvient de sa mère, une très grande femme calme et modeste comme son fils. “On ne parlait pas beaucoup de John à cette époque, dit-elle. Je ne sais pas si c’était par fierté, mais personne n’évoquait sa célébrité. Sa maman faisait comme si elle ne savait rien.” Georgetta Watkins raconte que son cousin a passé le plus gros de sa jeunesse à High Point, quelques centaines de miles au nord, mais qu’il revenait à sa ville natale pour voyager en train avec son oncle John Blair, serveur dans les wagons-restaurant.

“John aimait les trains. Il accompagnait souvent son oncle à Washington ou à New York.” D’après elle, le jeune garçon aimait aussi le sport, les bandes-dessinées et réalisait des croquis humoristiques qu’il échangeait avec sa cousine favorite Mary. Dix mois les séparaient, ils étaient comme frère et sœur. “Ils se portaient sur les épaules, se jetaient sur les lits, faisaient les petits diables.” Le fameux morceau avec son saxophone joyeux et son piano percussif évoquant des danseurs aux bras levés reflète la période tumultueuse de l’enfance dans un vibrant contraste avec le blues profond qui est au cœur de la plupart de ses autres compositions. “Ils sont plutôt du genre intense”, approuve Georgetta Watkins.

SUITE ET FIN DU REPORTAGE DEMAIN

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jazz: John Coltrane, hommage. 1ère partie

PHOTO: CHUCK STEWART/IMPULSE!/UNIVERSAL MUSIC JAZZ FRANCE

A cette date, il y a quarante ans, s’éteignait le saxophoniste. Nous republions pour l’occasion un reportage du correspondant américain de Vibrations. John Lewis s’était rendu en 1999 à Hamlet (Caroline du Nord) dans la ville natale de John Coltrane. Il y avait trouvé un fantôme

J’ai roulé pendant plus de dix heures et je me retrouve devant un immeuble au coin de Bridge Street et Spring Street à Hamlet, une petite ville près de la frontière sud de la Caroline du Nord. Comme un invraisemblable tombeau, l’immeuble en briques rouges est dépourvu de tout style architectural, il ressemble plutôt à une boîte à chaussures géante. Des enseignes faites main pour le salon de beauté Mary et les fournitures pour fêtes Renee sont clouées à même la façade. Un arrangement de fleurs en papier, fanées et détrempées, est posé sur le trottoir. Dans un coin, une plaquette indique que John Coltrane est né ici il y a 72 ans.

Je regarde fixement la bâtisse en essayant de ressentir quelque chose. Peut-être suis-je engourdi par le voyage, mais je me sens très loin du pèlerin arrivé à destination. De retour à la voiture, je me promène dans la ville à la recherche d’hommages au titan du jazz. Je traverse la rue principale presque déserte, je passe devant la mairie, la bibliothèque, la poste, des magasins vides, une piscine et les bureaux de la Confrérie internationale des conducteurs de locomotive. Aucune bannière, aucune statue en vue. La seule chose que j’associe au saxophoniste, c’est la désolation et le calme mystérieux qui règnent dans la ville, une atmosphère que l’on retrouve dans les solos de “Village Blues” et “Alabama”. Finalement, je parque la voiture et j’aborde des types qui prennent un café au drugstore. Il ne leur faut pas longtemps pour m’expliquer qu’ils ne se sont jamais intéressés à Coltrane, parce qu’il était Noir.

“Les Noirs, soit ils vous volent, soit ils vous saignent”, dit un des hommes. Les autres acquiescent. Je grimace, les laisse à leurs idées racistes et je continue mes recherches à pied. Au bureau de poste, un employé fait mine de ne rien savoir du timbre à l’effigie de Coltrane émis il y a quelques années. A la bibliothèque, les rayons réservés à l’histoire locale l’ignorent complètement, la responsable prétend qu’il n’existe aucune biographie qui lui soit consacrée. Effrayé, je lui écris les titres de trois ouvrages disponibles. Le magasin de disques du coin n’a aucun de ses albums en stock. Le type derrière le comptoir m’explique que ses clients écoutent du hip hop, pas du jazz.

DEUXIEME PARTIE DU REPORTAGE DEMAIN

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