Lancé en 2005 par une bande de promoteurs anglais passionnés de musique électronique, le Garden Festival est devenu un rendez-vous incontournable pour les clubbers européens.
Par Laurent Charrier
« Ici, ce n’est même pas une question de savoir combien tu vas être payé. De tous les festivals où j’ai été mixé, c’est le plus beau site. Les gens y sont détendus et la musique excellente ». Un verre de rosé à la main, à l’ombre du Tiki Bar en ce mois de juillet 2011, l’allemand Danilo Plessow alias Motor City Drum Ensemble n’a pas l’air de trop se forcer en faisant l’éloge du Garden Festival. Entre la promotion de son DJ Kicks et la préparation de son prochain album avec le producteur jazz/funk James Mason, l’étoile montante de Stuttgart s’accorde quelques jours de farniente à ce grand rendez-vous de la scène house et nu-disco.
Repérés par Gilles Peterson qui voit en eux le futur de la house, Les Tortured Soul étaient programmés samedi 16 octobre lors de la dernière soirée du festival Nancy Jazz Pulsation. Remixés par Osunlade ou Dimitri From Paris, les New-Yorkais forment le parfait chaînon manquant entre la sensualité d’un Maxwell et les bpm dancefloor d’Alix Alvarez. Ils sont trois, aiment la tequila, portent le costume-cravate, et leurs concerts s’apparentent à un mix de soulful house, joué sans machine et presque aucun temps mort. Rencontre express avec le charismatique John-Christian Ulrich, batteur, chanteur, et chauve du groupe.
Vous n’étiez pas revenus en France depuis deux ou trois ans, et vous voilà programmés en clôture du Nancy Jazz Pulsations, heureux ?
Oui, c’est un festival important, nous sommes à la fois excités et honorés de jouer le dernier concert, c’est l’occasion de faire la fête, pour tous les musiciens qui sont encore là, les gens qui ont travaillé sur cet événement, le public… Sans compter que c’est aussi mon anniversaire !
Il y a quelque chose qui ressort vraiment de vos deux albums, comme une vibration hyper positive. Vous n’avez pas l’air d’être des âmes si torturées que ça ?
C’est vrai qu’on essaye de faire passer cette ‘vibe’ dans notre musique. Les gens nous interrogent souvent sur le nom du groupe, je pense qu’en général les musiciens cherchent à créer quelque chose qui soit toujours meilleur, car dans la vie tu te sens frustré, triste, en colère… On ressent tous cela et pour le contrebalancer on essaye de faire la musique qui nous rend heureux. Ça ne veut pas dire qu’on passe notre temps à pleurnicher quand on n’est pas sur scène, mais on essaye de transformer toutes ces différentes émotions en quelque chose de positif.
Pourriez-vous citer trois de vos disques de chevet ?
C’est une question difficile. « What’s Going On » de Marvin Gaye, bon ce n’est pas un choix très original mais cet album est si atemporel. Led Zeppelin, leur deuxième album. Et pour le dernier, est-ce que je peux choisir une compilation ?
Pas de compilation, ni disque dur, ni d’ipod…
Bon, bon… (rires) Franchement, je ne sais pas, ça pourrait changer d’ici demain. Probablement « Off The Wall » de Michael Jackson, ou peut-être « Ballads » de John Coltrane.
J’ai peu de principes, mais j’essaye de m’y tenir. S’agissant de ramener des disques de chaque expédition estivale, lorsque celle-ci se déroule à New York, l’éthique ne se fait pas trop prier. Suivent quelques adresses à l’attention des mélomanes se nourrissant principalement de vinyles.
Academy Records: Plus qu’une académie, une véritable institution comprenant deux shops sur Manhattan et un à Brooklyn (Williamsburg). À peine entré, le rythme cardiaque s’accélère : on tient une piste. Un choix abondant quelle que soit la section et des tentations au-delà du raisonnable, mais heureusement les prix le restent. Ici, on vient chercher de la galette, et pas de celle qui sort juste du four. Les rares nouveautés sont souvent des rééditions d’occasion à 8$, on trouve aussi des classiques funk, soul, rock et jazz pour encore moins : de quoi repartir les bras lourds, mais le compte bancaire plus léger. Outre disposer de plusieurs heures devant soi, il est vivement conseillé de se concentrer d’abord sur les bacs New Arrivals, histoire de tâter la marchandise fraîche.
Bonnes pioches : beaucoup mais notamment Carolyn Franklin « If You Want Me », Jean-Jacques Perrey/Gershon Kingsley « In Sound From Way Out !”, Alton Ellis “Mr Soul of Jamaica”.
Big City Records: Situé deux blocs au-dessous du folklorique Tompkins Square Park à Manhattan, une adresse toute en longueur qui intéressera les diggers. Des raretés et de la réédition se cantonnant essentiellement à la musique noire américaine. Comme on a vu meilleurs prix ailleurs, la séance de rattrapage se fait dans les nombreux bacs Clearance (disques soldés entre 2 et 5$) avec une bonne dose de Fania et de maxis disco.
Bonne pioche : incontestablement l’édition originale de « Surrealistic Pillow » du Jefferson Airplane, au prix d’un hot dog.
Bleecker Street Records : Difficile d’éviter ce disquaire situé dans l’une des rues les plus passantes de Greenwich Village. Compact disques au rez-de-chaussée avec un excellent choix de rééditions à des prix toutefois refroidissant. Pas de quoi faire un malaise au sous-sol où se trouvent les vinyles. Au mieux, on assiste en direct à la rupture amoureuse du vendeur post-pubère accroché à son téléphone, répandant sanglots et jurons aux quatre coins de la pièce, le tout au son d’une ballade déchirante d’Hall & Oates.
Bonne pioche quand même : Charles Tolliver « Paper Man ».
Other Music : Une autre bonne adresse pour les dépourvus de platine et autres asthmatiques : le cd est roi et le vinyle neuf. Des compilations jamais vues en world, une sélection pointue en rock et electro, des showcase de temps à autre.
Mauvaise pioche : les horribles samplers d’obscurs groupes dubstep distribués gratuitement à l’entrée.
Good Records NYC : Chose inhabituelle, il faut descendre quelques marches pour pousser la porte du magasin, mais le mince effort est vite récompensé. Là aussi, un must pour l’amateur de rare groove, lequel travaille de l’index sous l’œil bienveillant de William Onyeabor, dont trois pochettes sont fixées au mur, pendant que tourne le dernier Big Boi.
Bonne pioche : le premier album de Rasputin’s Stash.
Tropicalia in Furs : On termine avec un lieu qui affiche haut et fort la couleur : Brazil ! En plus d’une devanture de grande classe et d’une décoration intérieure digne de ce nom, le gardien des clefs n’est autre que Joel « Stones » Oliveira, charismatique allumé à la réputation bien établie. Si la musique brésilienne fait vibrer le bonhomme, elle n’occupe pas davantage de place que la soul, le rock ou encore le jazz. Ce qui suffit néanmoins à en faire le disquaire spécialisé du genre.
Bonne pioche : la compilation-maison concoctée par Joel lui-même, à partir de 45 tours psychédéliques triés sur le volet.
Quand il y en a une, ça va. Mais quand il y en a plusieurs, ça pose un problème. Nous parlons bien sûr des compilations dédiées à l’Afrique de l’Ouest des années 60 et 70, très en vogue depuis ces dix dernières d’années. Du désormais classique « Nigeria 70 » réédité récemment par Strut, aux récentes explorations togolaises et béninoises d’Analog Africa, il est difficile de faire son choix face à une telle déferlante. Si la qualité des projets est parfois inégale, le label Soundway, autre incontournable dans ce créneau, risque fort de mettre tout le monde d’accord avec sa dernière livraison.
«The World Ends: Afro Rock & Psychedelia in 1970s» Nigeria fait la part belle aux productions nigériennes du début des années 70, -au sortir de la sanglante guerre du Biafra-, sur lesquelles soufflent un vent d’électricité et une soif de renaissance. Si aucun Fela ou Orlando Julius ne figure parmi la trentaine de titres ici présents, on y croise tout de même quelques pointures du genre tels Ofege et Sonny Okosun.
Mais l’immense majorité de ces enregistrements inédits est portée au crédit d’illustres inconnus aux noms fortement américanisés tels Chuck Barrister, Tony Grey, ou encore The Strangers et The Black Mirrors. Des blazes que n’auraient pas renié les groupes de garage US. Si Soundway avance le terme « psychedelia », n’imaginons pas pour autant un Grateful Dead à la sauce afro. En vérité, les nigérians lorgnent davantage vers Jimi Hendrix et James Brown mais ont suffisamment de personnalité pour insuffler aux guitares, cuivres et orgues un son bien local. Ajoutez des chanteurs survoltés et une section rythmique à l’efficacité redoutable… l’addition n’en est que plus salée.
Il est des hommes dont la richesse des rencontres est telle qu’ils semblent avoir vécu plusieurs vies. Lloyd McNeill, né en 1935 à Washington, fait partie de ceux-ci et le livret qui accompagne la réédition de l’album Asha parle de lui-même. On y croise Mulatu Astatqé -qui fréquente le même club local-, Eric Dolphy -qui lui donne des leçons de flûte à 3$ la demi-heure-, Charles Mingus et Yusef Lateef, - invités dans l’université où il enseigne la musique afro-américaine, mais aussi Pablo Picasso, -qui le prie d’agrémenter les soirées données à son domicile cannois-.
Archétype de l’artiste total, Lloyd McNeill s’adonne au dessin, à la peinture, à la photographie et, bien sûr, à la musique, pour le plus grand bonheur d’un cercle d’initiés qui se repaît de son œuvre aussi spirituelle que confidentielle. Car si les albums “Tori” et “Treasures”, sortis sur le propre label du flûtiste, ne peuvent résister à une traque sérieuse, il est difficile d’en dire autant d’Asha, son premier opus datant de 1969 et tiré alors à mille copies.
Composé de sept titres signés du leader, ici en quartet, Asha est une pierre de plus à ajouter à l’édifice du spiritual jazz, une appellation qui colle à la peau de labels légendaires tels Strata East ou Black Jazz Records. Tantôt apaisée, tantôt teintée d’exotisme à grand renfort de percussions, la musique de Lloyd McNeill frappe par son sens de la mélodie, et son jeu n’est pas sans rappeler Hubert Laws, l’un de ses augustes collègues. La réédition de cet album par les Anglais de Soul Jazz Records coïncide avec les 75 ans du flûtiste. Un cadeau que personne ne refusera : ni lui, ni nous.
C’est devenu une habitude : chaque année arrivent dans les bacs ces albums de soul, jazz, afro, rock psychédélique et BO obscures, enregistrés dans les années 60 ou 70 sur des labels plus ou moins confidentiels. Si beaucoup de ces rééditions apportent de l’eau au moulin des nostalgiques, certaines vont plus loin, allant même jusqu’à réparer de véritables injustices.
C’est le cas avec le chanteur et guitariste Lou Bond, dont l’absence de notoriété n’a d’égal que le prestige de son label : Stax. En 1974, la maison mythique d’Otis Redding, Sam and Dave ou encore Isaac Hayes ignore alors que sa fin est proche. Elle propose à Lou Bond un deal pour enregistrer ce qui restera son unique album. Peut-on parler d’un fiasco lorsqu’une œuvre n’a même pas la chance d’être diffusée ?
En dépit des mésaventures sabotant sa distribution, cet opus éponyme semblait promis à un meilleur destin. Epaulé par les Bar-Keys (section rhytmique du “Black Moses” de Isaac Hayes) et le Memphis Symphony Orchestra, Lou Bond délivre la messe en une poignée de titres, des compositions originales et des reprises de Jimmy Webb et Carly Simon. A son jeu simple et sa voix poignante viennent s’ajouter des cordes luxueuses et souvent empreintes de gravité, dans un registre proche du Ghetto. C’est le cas de Misfortune’s Wealth du 24-Carat Black, un autre joyau sous-estimé du catalogue Stax.
Optimiste forcé mais lucide, storyteller dans la lignée de Curtis Mayfield et Marvin Gaye, Lou Bond chante d’une voix déchirante et parfois suppliante la condition humaine, les amis qui s’éloignent, l’amour qui se perd, la nécessité d’avoir un idéal. Chaînon manquant entre Bill Withers et Terry Callier, une redécouverte singulière et essentielle qui n’a pas fini de retourner les âmes sensibles.
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