Lydie, c’est un joli prénom. Il aurait pu finir sur une de ses chansons, eut-il croisé cette femme sur sa route. Lydie comment, déjà?
- « Salvayre »
- « Like Silver? »
- « Yes! »
Le guitariste aurait arraché une feuille au bloc-notes de l’hôtel comme il le faisait toujours en de pareilles occasions et aurait griffonné un poème ou une chanson, c’est pareil, qu’elle n’aurait pas compris tout de suite. Il ne lui aurait pas dit: « Un jour tu écriras un livre sur moi », ce n’était pas le genre de choses qu’il disait. Il disait plutôt: « Le soleil brûle dans tes cheveux », ce genre de choses. Des choses belles, bibliques. Des choses qui restent.
Le mot « hymne », il ne l’utilisait pas non plus. En fait, il savait très bien ce qu’il voulait la plupart du temps. Il était d’une grande lucidité. Par exemple, il ne donnait pas toujours le meilleur de lui-même, comme les journalistes le prétendaient. Dans ses cahiers, la nuit, il écrivait: « On a donné un mauvais concert, ce soir. Manque de dynamique, le son n’était pas à la hauteur. » Lydie ne comprenait pas. Il n’était pas un « sacrifié ». Elle avait tort, il en était certain. Sacrifié pour quoi? Pour qui? Fatigué d’accord, bordélique sûrement, mais sacrifié, ah ça non! Il avait toujours réussi, d’une manière ou d’une autre, à faire ce qu’il voulait. Il avait deux groupes DIFFERENTS jouant deux musiques DIFFERENTES, au même moment. Qui pouvait en dire autant? Même Miles Davis n’avait pas réussi à faire ça.
Lydie semblait croire qu’il craignait Miles Davis. Il n’avait pas peur de Miles Davis. Miles tournait autour de lui depuis deux bonnes années maintenant, et tout ce qu’il avait réussi à faire c’est de se faire piquer sa nana. Il n’était pas certain de vouloir enregistrer quelque chose avec Miles. Il avait d’autres choses à faire. Des musiques dans sa tête, il en avait constamment. Il se verrait bien, en marge de ces petits groupes, monter un grand ensemble capable de jouer de la grande musique, pas de la musique « classique », pas une rencontre entre sa guitare et le classique. Quelque chose de beaucoup plus GRAND que ça.
Une chose qui le dérangeait (mais ne l’empêchait pas de dormir), c’est tout ce charabia autour de l’époque et de cette merde de politique dont on lui rebattait les oreilles. Il était peiné que Lydie le ramène à ça. Elle le ramenait aussi loin en arrière que la Beat Generation. Merde, putain, la BEAT GENERATION! Les années 50! Surtout qu’elle n’avait pas l’air d’y comprendre grand-chose non plus. Il avait connu plein de ces souris blanches qui se la jouaient « brothers and sisters ». C’était cool un moment, mais ça devenait lassant.
Tiens, se dit-il soudain en refermant le livre de Lydie, ça fait longtemps que je n’ai pas écrit à papa.