Dans le numéro hors-série que consacre Télérama à Bob Dylan, le journaliste Gilles Tordjman consacre un article, dans un style gonzo inhabituel de sa part, à l’artiste. Il n’a rien à dire, excepté qu’il « n’aime pas sa voix » (1). L’argument, aussi pauvre et définitif qu’il soit, est tiré sur plusieurs colonnes. Dylan non plus n’aimait pas sa voix. Autre « défaut », il ne jouait pas très bien de la guitare. Cela ne l’a pas empêché d’être un artiste, et un très bon artiste.
Tordjman n’aime pas la voix de Dylan, c’est entendu, mais qu’en est-il de la sienne? A partir de ses propre limites, on peut s’élèver très haut. Tordjman, lui, descend toujours. Sa voix est ténue, aigrelette. Elle ne pense qu’à l’effet, elle ne tient que par le bluff. Il me fait penser à ce que disait Jules Benda de Paul Valéry: « Ses propos présentaient le double aspect de la fusée d’artifice: l’étonnant du départ et la chute immédiate, l’impuissance à se soutenir. On eut dit qu’il ne pensait que par états naissants. » (2)
J’ai un peu connu Tordjman. Je lui avait offert pendant plusieurs années une tribune libre dans Vibrations ne sachant pas très bien s’il se considérait comme un journaliste, un écrivain ou un chroniqueur. Les journalistes ont une formule pour valoriser ce genre de métier: tel ou tel, disent-ils, a une plume. Il est vrai que ses textes étaient écrit dans un français correct, ce qui est rare dans la profession. Mais à mon sens ils manquaient de générosité, de hauteur, d’empathie.
Votre billet laisse la désagréable impression d’un règlement de comptes à retardement. La chronique « dylanopathe » de Tordjman vous offrait un prétexte facile (Comment ? Il ôôôose s’attaquer à l’idole au seul motif qu’il aurait une voix de chèvre? Quelle impardonnable légèreté!) Je ne partage pas du tout son aversion pour Dylan, mais c’est avec un réel bonheur que j’ai lu son intervention iconoclaste au milieu de ce beau numéro-hommage qui, sans elle, aurait confiné à l’embaumement, comme tous les exercices commémoratifs de ce genre. Contrairement à ce que vous laissez entendre, l’humour n’est pas du tout inhabituel chez Tordjman, et le lecteur attentif appréciait dans ses écrits précisément toutes les qualités que vous lui déniez. Pour beaucoup, dont je fais partie, sa chronique justifiait à elle seule l’achat régulier de Vibrations.
Ah oui, moi aussi j’en ai voulu à Gilles Tordjman de m’obliger à acheter un canard aussi imprécis et paresseux que Vibrations pour avoir le bonheur rare de lire sa chronique.
Oui, je trouve également que la voix de Dylan est très désagréable… et ses chansons très ennuyeuses… Moi, les textes de Tordjman, je trouvais cela plutôt fort au contraire, vif, élevant et s’élevant… Et la pensée à l’état naissant, n’est-ce pas l’essentiel ?
C’est un bon souvenir les papiers de Tordjman… et si j’apprécie l’engagement de votre article, je trouve un rien aisé de venir le tacler en s’appropriant les arguments d’une autre controverse. Vous faites l’emplette à peu de frais d’un kit à embrouille en quelque sorte, amusant mais peut-être pas suffisant. Mais j’irais lire l’article de Tordjman, il est sans doute suffisamment énervant pour se laisser aller à ce genre de stratégie.